Kemi Seba, D.G. Afrique Média Tchad : »L’Afrique doit cesser d’appeler des pyromanes professionnels pour éteindre le feu chez elle »
Burkina24 :Parlant de votre parcours, le fait marquant reste que vous êtes parti d’une banlieue française à la direction d’un grand média africain. Comment est-ce que cette mutation exemplaire s’est produite ?
Kemi SEBA : Tout d’abord, bonjour mon très cher frère. Je dirai pour vous répondre simplement que cette mutation, ou devrais-je dire, cette évolution s’est faite à force d’introspection, d’autocritique et de volonté perpétuelle d’auto-amélioration. Je viens de très loin, moi le fils de médecin plongé lors de mon adolescence dans la rue, non pas par nécessité, mais par volonté de comprendre ce qu’était la pauvreté.
J’ai connu une brutale ostracisation raciale durant mon enfance dans les campagnes françaises. J’ai voulu rapidement, arrivant en région parisienne, comprendre parallèlement ce qu’était l’ostracisation sociale.
J’ai étudié la vie, et c’est cette étude réelle, et globale de cette vie, qui m’a amené du bitume de région parisienne à la gestion de mass-média sur la Terre-Mère. J’ai appris les sciences politiques, la communication, et la philosophie d’abord dans la rue, avant de me faire former universitairement par le savant gabonais Grégoire Biyogo, dans un cursus accéléré et intensif de 4 ans.
Je me suis ensuite frotté à une hystérique diabolisation médiatico-politique française.
J’ai compris dès lors le pouvoir incroyable des médias, supérieur à bien des égards au pouvoir politique… J’ai su tirer de cette expérience des stratégies et des axes de réflexion pour à mon tour retourner la machine médiatique dans le sens de l’intérêt des Africains.
Je l’ai fait, d’abord en créant ma radio « Afro Insolent » (sur le web), qui a pas mal marché, avant que je ne transite vers les médias plus traditionnels, d’abord la radio panafricaine « Convergence FM » à Dakar, puis la télévision avec l’émission « Le Grand Rendez-vous » sur la 2STV, et in fine « Afrique Média ».
Ces dernières étapes me permettent depuis quelques années de toucher un public extrêmement large, et ce, sans que ma pensée soit volontairement caricaturée ou tronquée par les médias occidentaux.
Burkina24 : Le 15 Octobre 2015 dernier, le Burkina Faso et toute l’Afrique ont commémoré le 28ème anniversaire de l’assassinat de Thomas SANKARA. Que retenez-vous de l’homme et de son combat ?
Kemi SEBA :Sankara, pour nous autres panafricanistes de la nouvelle génération, symbolise la rigueur, le volontarisme, le refus du défaitisme, le patriotisme, le panafricanisme. Je ne fais pas partie de ceux qui idéalisent les hommes, car les idéaliser signifierait que leur œuvre ne peut être continuée. Mais c’était un géant qui, à mon sens, a bien plus été compris mort que vivant…
Mon seul regret par rapport à ce grand-frère qui de par son âge aurait pu être mon père, c’est que son héritage puisse être aujourd’hui à ce point détourné par des paternalistes blancs gauchistes ou par des hypocrites suprématistes blancs déguisés en nationalistes de gauche prônant une pseudo égalité et réconciliation en France. Ces 2 courants ne veulent pas que les Africains pensent pour eux-mêmes par eux-mêmes.
Je sais de quoi je parle, pour les avoir côtoyés un temps, chacun d’entre eux, à des périodes différentes, avant de les combattre sur le terrain. Dieu soit loué, les Afros de la nouvelle génération que je vois et avec lesquels j’échange et travaille un peu partout sur le continent (et dans la diaspora) ne suivent plus ces escrocs paternalistes voulant nous imposer une lecture biaisée de l’œuvre de Sankara.
La jeunesse africaine du 21ème siècle ne veut qu’une chose: de la souveraineté intellectuelle. Raison pour laquelle les autres ne peuvent plus avoir d’influence sur nous.
Burkina24 : Quelle est votre lecture de la récente actualité au Burkina Faso de la révolution des 30 et 31 octobre 2014 au rétablissement de la transition en passant par le putsch manqué du Général Diendéré et du RSP ?
Kemi SEBA : Ma vision est nuancée cher frère. Elle commence par une joie profonde de voir celui que je considère comme étant l’un des plus grands traitres à la cause du panafricanisme, Blaise Compaoré, partir du pouvoir. Rien que pour cela, l’Afrique toute entière doit remercier la jeunesse burkinabè d’avoir pris ses responsabilités.
Ce fut une fabuleuse révolte, si elle aboutit à un changement structurel de fond, avec des Sankaristes réels au pouvoir, avec un système politique équitable et complètement restructuré, on parlera alors de révolution.
Par exemple, pourquoi ne pas avoir mis dès le départ Diendéré hors d’état de nuire judiciairement, pourquoi ne pas avoir au commencement démantelé le RSP avant que celui ci n’opère son pathétique coup d’Etat? Le fait est qu’en quelques jours, de purs Compaoristes sont devenus des Néo-Sankaristes, participant même à la transition, laissant le flou dans la gestion de la nation.
Ces gens-là ont le culot de venir parler de démocratie et de bonne gouvernance, alors que cette nation est l’esclave prioritaire de la finance internationale. Tout une partie du peuple y est ostracisé depuis des siècles. Et la politique actuelle des Etats-Unis partout dans le monde nous montre que l’oligarchie qui contrôle ce pays n’est pas l’ami de ce qui est juste, mais de ce qui lui permet d’asseoir sa domination.
Donc, je suis circonspect en apprenant que certains des nôtres pensent trouver en l’administration américaine actuelle un bon allié. Je n’y vois pas un bon choix. Après, cela ne m’empêche pas d’encourager tout ceux qui veulent le changement, même si nous n’avons pas les mêmes stratégies. Au final, on veut tous que l’Afrique s’en sorte. On emprunte juste des chemins différents pour y parvenir.
Burkina24 : Que pensez-vous de la décision de juger les coupables du meurtre de Thomas Sankara? En êtes-vous satisfait?
Burkina24 : Vous êtes également un fervent défenseur du panafricanisme. Comment le définissez-vous et estimez-vous que le combat du Panafricanisme reste encore opportun ? Autrement, que pourrait véritablement apporter le Panafricanisme à l’épanouissement des Africains ?
Kemi SEBA : Le panafricanisme, c’est l’idéologie de libération et de résistance des peuples africains créée et envisagée par nos pères et mères résistants, une idéologie qui passe par notre unité culturelle, économique et politique. LE MONDE ACTUEL nous prouve que seuls les grands ensembles pèsent. Tant que l’on aura pas vaincu nos divisions, l’Afrique ne pourra pas imposer sa voix au concert des nations.
Je pense fondamentalement que les masses africaines sont dans la majorité des cas (sauf exception et période de crise) panafricaines par essence. Pas un pays où je ne sois allé en Afrique où je n’ai ressenti la fraternité de l’homme et de la femme de la rue ou du village.
Le seul blocage actuel se trouve au niveau des élites. Raison pour laquelle la nouvelle génération doit prendre ses responsabilités, travailler de toute urgence à l’établissement d’un état fédéral viable, comme le prônaient nos pères fondateurs, et plus récemment, le guide de la révolution libyenne, Muamar Kadhafi.
Le panafricanisme est la seule solution viable pour une souveraineté reconfigurée, s’appuyant non plus sur les frontières stupides de la Conférence de Berlin en 1884-1885, mais sur l’addition de toutes ces fractions afin de devenir un géant au sein des nations. Seule cette unité favorisera un développement réel et une utilisation plus juste et rigoureuse de nos richesses.
Le panafricanisme renvoie aussi à l’amour de son peuple. Dans les faits, on a aujourd’hui très peu de dirigeants africains qui ont de l’amour pour leur peuple. Le panafricanisme est un vaccin qui peut du jour au lendemain, s’il est bien utilisé, faire sauter la corruption, les inégalités, la prédation de la finance internationale. A nous de continuer chacun dans son rôle, l’œuvre de nos valeureux aînés.
Burkina24 : Une partie de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale est secouée par le terrorisme du groupe islamique de Boko Haram. Quelle est l’analyse que vous faite de ce fléau et votre approche pour son élimination définitive ?
Kemi SEBA : La vérité est que beaucoup de facteurs rentrent en ligne de compte en ce qui concerne Boko Haram. Au-delà des manipulations exogènes de ce groupe, il y a une réalité que trop peu osent dire, et qui est que sans la corruption endogène, Boko Haram ne serait pas là où il en est.
Les raisons de son émergence sont structurelles, et liées ne serait ce qu’en partie à la mal-gouvernance de bon nombre de nos Etats. Après, il est évident que l’oligarchie occidentale, et certaines pétromonarchies ont, pour de multiples raisons, parfois contradictoires, conjointement besoin que Boko Haram s’étende.
Au-delà de l’analyse de la genèse de ce mal, si on analyse la gestion de la crise, le premier constat est dramatiquement amer, l’Union Africaine brille par sa désunion, et pendant que nos chefs d’États se chamaillent pour savoir qui tirera la couverture sur lui, les mouvements takfiristes gagnent du terrain.
De cette dramatique désunion naît le besoin, chez les pays africains visés par ces terroristes, de se constituer de nouvelles alliances. Et le problème de fond réside dans la patente incompréhension de la géopolitique mondiale.
Ceux qui promeuvent le terrorisme dans le monde sont connus… Mais c’est pourtant ces mêmes nations pyromanes que l’Afrique appelle en pompiers. L’ exemple de la Syrie est patent. Quoi qu’on puisse penser de Bachar Al Assad, si ce dernier n’avait pas eu comme allié la Russie, l’Iran (et ses milices Chiites, Hezbollah en tête) et la Chine, Bachar aurait été rayé de la carte par les Takfiristes et ses sponsors.
Si on veut éteindre un feu, on s’assure d’engager des pompiers efficaces. Cela ne semble pas être le cas en Afrique actuellement, quand on voit Africom débarquer au Cameroun notamment… Les alliances sont nécessaires, mais l’Afrique doit se tourner vers la mouvance des non-alignés, et non pas vers des faiseurs de guerre. Il n’y a qu’ainsi que l’on pourra bénéficier de collaborations solides, avec des résultats à l’appui.
Interview réalisée par Kouamé L.-Ph. Arnaud KOUAKOU-Burkina24
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