Elections au Burkina : de quoi se mêle la France ?
Le Journal Jeune Afrique, dont tout le monde sait qu'il est très bien informé, a jeté un véritable pavé dans la mare politique burkinabè, en affirmant que la France a déjà adoubé un des candidats à la présidentielle d'octobre 2015, en l'occurrence Roch Marc Christian Kaboré (RMCK) Président du MPP. Basé à Paris, Jeune Afrique sait mieux que quiconque sonder la classe politique française. Son affirmation repose donc sur du solide.
Les tentatives désespérées de l'Ambassadeur français au Burkina, pour démontrer la neutralité de la France dans cette affaire, ne peuvent convaincre personne. Qui peut vraiment croire qu'un pays comme la France, viscéralement attachée à la défense de ses intérêts dans une Afrique qui lui échappe peu à peu, restera neutre dans une élection présidentielle dans un pays francophone ? Personne. Ce qui d'ailleurs est surprenant, d'une certaine manière, c'est la naïveté de nos compatriotes qui, dans leur indignation à travers les réseaux sociaux et les radios FM, semblent découvrir aujourd'hui ce qui a toujours été une constante dans le comportement de la France vis-à-vis de l'Afrique francophone. La Françafrique n'a pas disparu. Elle a simplement évolué pour mieux s'adapter.
Sous la colonisation, dans tous les pays qui étaient sous sa férule, la France a tout mis en œuvre pour promouvoir l'accès au pouvoir de ses protégés, et n'a pas hésité à éliminer tous ceux des leaders politiques qui faisaient montre d'un certain nationalisme. Au Cameroun, le terne et effacé Amadou Ahidjo a été préféré au nationaliste Félix Moumié, qui fut empoisonné par un agent des services secrets français dans un restaurant de Genève.
Quelque part, le cas de Thomas Sankara rentre dans cette catégorie. Icône de la jeunesse africaine, patriote convaincu, nationaliste dans la lignée de Patrice Lumumba, humaniste dans le même registre que Martin Luther King, Sankara était pour la France un vrai empêcheur d'exploiter l'Afrique en rond. Il fallait à tout prix s'en débarrasser. On n ‘a pas eu besoin d'aller loin pour trouver un Judas pour faire la chose.
En Côte d'Ivoire, la France, qui avait longtemps combattu Houphouët Boigny et son RDA tant que ce dernier était allié aux communistes, a changé et manifesté une bienveillance à son endroit, dès lors qu'il retourna sa veste fit allégeance. Jusqu'à sa mort, il a tout fait pour servir les intérêts de la France. Et la France a tout fait pour le protéger.
L'avènement des indépendances en 1960 n'a pas changé au fond l'attitude de la France. Elle a simplement modifié la méthode. Lorsqu'un chef d'Etat cessait de plaire à Paris, on organisait un coup d'état pour le renverser, en s'appuyant sur des militaires qui, pour la plupart, avaient appris le métier des armes en France : Bokassa e RCA, Eyadema au Togo, Kountché au Niger, etc…Le critère d'adoubement des heureux élus est toujours le même : docilité, serviabilité, loyauté vis-à-vis de la France et de ses intérêts.
L'avènement de la démocratie a-t-elle mis un terme à l'ingérence de la France dans les débats politiques africains ? Pas du tout. Là aussi, seules les méthodes ont changé.
En Guinée, l'ancien premier ministre Dallein Diallo a vécu en direct la capacité de nuisance de la France lors des élections qui ont suivi la mort de Lansana Conté. Alors qu'il était arrivé largement en tête au premier tour, et que sa victoire ne faisait l'ombre d'aucun doute, il a vu se liguer contre lui un syndicat international de chefs d'état francophones amenés par Blaise Compaoré, et qui n'ont pas eu du mal à convaincre Paris que Alpha Condé, grand ami de Blaise, était le meilleur choix. Le même Blaise Compaoré, qui aime les courbettes, et certains milieux français, ont toujours jugé Diallo arrogant ! Pour déstabilisé Diallo, on a instrumentalisé la communauté internationale pour retarder le second tour au prétexte de problèmes techniques ; le but réel, c'était de permettre à Alpha Condé, absent de Guinée depuis 40 ans et peu implanté, de se réorganiser, afin que le coup de pouce soit moins visible. La fraude a fait le reste !
Au Gabon, les confidences distillées par des décideurs français laissent croire que l'élection présidentielle a été trafiquée au profit d'Ali Bongo qui aux yeux des français, représente une certaine continuité parce qu'étant le fils de leur meilleur ami.
Au Mali, il est de notoriété publique que la France socialiste a soutenu le candidat IBK, au nom de la solidarité entre membres de l'Internationale Socialiste. La machine de guerre française sur place s'est littéralement mise à son service, allant jusqu'à convaincre le commandant Sanogo de lui faire la courte échelle !
Tout cela montre pourquoi il ne faut pas s'étonner que la France affiche sa préférence dans l'élection présidentielle à venir au Burkina. Ce qu'il faudrait essayer de comprendre, c'est la raison du choix.
A part Salif Diallo, RMCK a été l'homme politique burkinabè qui a le plus longtemps travaillé aux côtés de Blaise Compaoré. Il est aussi d'ailleurs celui qui en a le plus bénéficié.
Durant ce long parcours au sommet de l'Etat, il a pu donner les preuves de sa fidélité envers la France, dans la défense des intérêts de celle-ci. Ministre, Premier ministre et Président de l'assemblée nationale, il a côtoyé des années durant le sommet de l'élite politique française. Chouchou de tous les affairistes du Burkina qu'il a largement arrosé de crédit du temps de son passage à la Banque Internationale du Burkina, il n'a jamais hésité à utiliser ses différentes positions pour défendre les intérêts des groupes français installés au Burkina. Tout cela lui a sans doute permis de se faire connaitre, de rassurer, de montrer sa loyauté, de tisser des relations solides, dans le monde politique et dans le mode des affaires, et donc de se faire accepter.
RMCK a été formé en France, et est peu soupçonné de connivences avec les Américains, ce que ne supportent pas les Français. On se souvient combien le tropisme américain de Alassane Dramane Ouattara (il a fait toutes ses études aux USA) lui avait valu pendant longtemps d'être considéré par la France comme un pestiféré. On lui a longtemps préféré le terne Henri Konan Bédié, formé à Poitiers, et qui, durant son long passage aux affaires en Côte d'Ivoire (ministre des finances, président de l'assemblée nationale) a largement donné la preuve de son attachement aux intérêts économiques français. Il a fallu l'arrivée au pouvoir de son ami personnel Nicolas Sarkozy pour que la France se range enfin du côté de Ouattara.
Le long compagnonnage de RMCK avec Blaise Compaoré donne forcément des gages de continuité aux français, qui ont peur de l'inconnu et qui préfèrent toujours les dirigeants africains dont ils connaissent les pensées et les faiblesses. Avec RMCK, ils auront un Blaise Compaoré nouvelle version, qui les connait bien et qu'ils connaissent bien, avec lequel ils se comprendront à demi-mot.
Une autre raison du choix de la France, c'est le fait que le pouvoir y est détenu par le Parti Socialiste, parti d'obédience social-démocrate comme le MPP, et membre de l'internationale socialiste auquel le MPP souhaite adhérer. De Condé à IBK en passant par Issoufou, l'internationale socialiste n'a jamais lésiné sur les moyens pour aider un « camarade » à conquérir le pouvoir. Dans le cas du Burkina, c'est un secret de polichinelle que les trois chefs d'état cités plus haut sont actuellement les parrains politiques et financiers du MPP. Parrains politiques parce que ce sont eux qui ouvrent au MPP les portes du parti socialiste français. Il se dit que lors du dernier sommet de la francophonie à Dakar, ils auraient même présenté RMCK à François Hollande.
Parrain financier parce que ce sont eux, surtout Issoufou, qui alimentent les caisses du MPP. Au moment de l'insurrection, des rumeurs ont fortement circulé sur un convoyage de valises de billets au profit de Salif Diallo, afin qu'il s'achète les services de certains insurgés. Depuis son éviction du gouvernement, Salif Diallo s'est replié sur Niamey comme conseiller spécial de Issoufou. La presse nigérienne dénonçait début 2014 un marché de 35 Milliards que le même Issoufou a octroyé de gré à gré à une entreprise dirigée par le même Salif Diallo dans le cadre de la téléphonie. Quand on voit la suite, on comprend maintenant !
Enfin, les relations très personnelles jouent dans ce genre de situation. RMCK est un bon vivant abonné à la table de l'ambassadeur de France, et dont le caractère bonasse et convivial, correspond parfaitement à ce que les français attendent d'un responsable africain. Est-il étonnant que dans un tel contexte, les notes envoyées à Paris aient un parti pris en faveur de RMCK ? L'article de Jeune Afrique évoque la cellule africaine de l'Elysée, celle-là même qui, sous la férule de Guy Penne, avait organisé l'arrestation de Thomas Sankara en 1983. Or, les membres de cette cellule ne résident pas à Ouagadougou. Leur opinion ne peut être faite que sur la base des informations qui leur sont transmises depuis le terrain !
A quelque chose malheur est bon dit-on souvent ! L'intérêt de cette fuite organisée par Jeune Afrique, c'est que, au moins pour une fois, les burkinabè sont prévenus des intentions de la France. Quelque chose semble donc se tramer contre notre démocratie. Là où les Burkinabè veulent un changement radical, la France veut la continuité avec les élites qui ont gouverné le Burkina aux côtés de Blaise Compaoré. Dieu merci, les temps ont changé.
Les burkinabè ont gagné en maturité politique. Et la jeunesse burkinabè, qui assume pleinement son destin, va tout faire pour barrer la route à cette forfaiture qui se prépare. Clairement, on veut récupérer sa révolution, au profit de ceux qui ont gouverné ce pays pendant 26 ans avec Blaise Compaoré, et qui, de ce fait, sont comptables au même titre que ce dernier, des maux que la jeunesse dénonce. Celle-ci doit être vigilante dans la sensibilisation et dans la surveillance électorale, comme doivent l'être aussi tous les autres partis politiques qui se sont battus pour le changement, afin que les résultats proclamés soient vraiment ceux issus des urnes.
Disons-le tout net, la France est libre de choisir son camp dans ces élections qui se profilent à l'horizon. En cela, elle fait exactement comme toutes les grandes puissances de ce monde, qui ‘ot pas d'amis, et qui n'agissent que pour la défense et la consolidation de leurs intérêts. Quelque part, on peut difficilement lui en faire le reproche. Et encore plus difficile de lui demander d'être vraiment neutre. Mais ce qui est inacceptable, c'est que dans le même temps, elle veuille endormir les burkinabè avec des proclamations de prétendue neutralité. Là, c'est vraiment nous prendre pour des cons !
Zoetenga Lazaerius
Instituteur à la retraite
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