Djibrill Y. Bassolé, ancien ministre d'Etat burkinabè : « A partir de maintenant, je suis libre de m'engager en politique » (4/4)
Ministre des Affaires étrangères et de la Coopération régionale depuis le jeudi 21 avril 2011 (avec le titre de ministre d'Etat à compter du mercredi 2 janvier 2013), Djibrill Y. Bassolé* est devenu omniprésent sur la scène politique burkinabè dès lors que, la crise malienne ayant éclaté, Ouagadougou s'est imposé comme le hub diplomatique régional. Bassolé est devenu visible non seulement en Afrique de l'Ouest mais en Algérie, en France, à Bruxelles, à la tribune des Nations unies, à l'occasion de conférences données à Washington ...
Il donne même le sentiment, parfois, d'assumer un rôle géopolitique qui devrait incomber au président du Faso. Le samedi 14 janvier 2012, son ami le général Emmanuel Beth, ambassadeur de France au Burkina Faso, l'a fait, au nom du président de la République française, chevalier de la Légion d'honneur. La 12è session de l'Organisation de coopération islamique (OCI), réunie au Caire (2-7 février 2013), le nommera envoyé spécial pour le Mali (fonction élargie par la suite à l'ensemble du Sahel). Enfin, le 1er avril 2014, il sera promu général de brigade, ce qui en a fait le premier général de gendarmerie de l'histoire du Burkina Faso.
Un militaire, un politique, un diplomate. Sur le terrain sécuritaire et diplomatique depuis trente ans, Bassolé a une connaissance aiguë de tous les aspects de la vie de la nation burkinabè. Y compris dans ses zones d'ombre, nombreuses : la « Révolution » ; le 15 octobre 1987 ; « l'affaire Clément » ; « les affaires Zongo et Lingani » ; « l'affaire Zongo » ; le meurtre de l'ancien ministre ivoirien Balla Keïta ; les « mutineries » de 2011 ; « l'affaire Nébié » ; et, désormais, les arcanes des événements des 30-31 octobre 2014. Ce n'est pas là une liste exhaustive puisqu'il y a toutes les « médiations » dont il a été un acteur essentiel mais également les relations « bilatérales » avec Charles Taylor, Jonas Savimbi, Charles Pasqua, Guillaume Soro et quelques autres. Ajoutons à cela un carnet d'adresses exceptionnel et des amis partout qui, un jour ou l'autre, ont eu besoin de ses services.
N'oublions pas non plus, même s'il ne s'est guère investi dans la politique politicienne, qu'il est (et demeure) un des cadres dirigeants du CDP. Et que son épouse, Rosalie Kando Bassolé, est membre du Bureau politique et députée de ce même parti depuis les élections couplées du 2 décembre 2012.
Très proche de l'ancien premier ministre, Beyon Luc Adolphe Tiao (elle était sa colistière lors des élections), entreprenante et déterminée, peu encline à ne pas dire ce qu'elle pense (notamment en ce qui concerne l'engagement social réel – au-delà du discours de circonstance – de la classe politique burkinabè), Rosalie Bassolé est l'illustration que, si jamais les Burkinabè ont été des « hommes intègres », plus de 50 % de ces « hommes » sont des femmes ! En 1988, elle a fondé l'APEE, association de parents, amis et sympathisants d'enfants déficients intellectuels souffrant de troubles mentaux et de handicaps associés, reconnue d'utilité publique depuis le 31 juillet 1991. A compter de décembre 2006, elle a présidé la Fédération burkinabè des associations pour la promotion des personnes handicapées (FEBAH). Très engagée sur ce terrain du handicap (qui touche environ 1,6 % de la population résidente au Burkina Faso), largement abandonné par la puissance publique, Rosalie Bassolé est la femme qui pourrait laisser penser que Bassolé est l'homme de la situation.
Si Rosalie Bassolé, quand elle parle politique, n'est pas d'accord sur grand-chose concernant la gestion passée (d'où cette réputation d'un « discours très à gauche »), Djibrill Bassolé, quant à lui, en gendarme taiseux, évite d'aborder les questions qui dérangent. Mais il y a bien longtemps qu'en filigrane le « décalage » entre le ministre et l'entourage du président du Faso était avéré. Djibrill Bassolé l'avait dit au début du débat sur la question de l'article 37 : « Blaise Compaoré n'a pas vocation à être président à vie ». Ce n'était pas un constat ; c'était une mise en garde. Un blogueur burkinabè (« kikideniblog ») avait même écrit, voici pas loin d'un an (vendredi 13 juin 2014), que Bassolé « aurait invité ses proches, son entourage, à rester à l'écart de la situation nationale actuelle. Il invite donc ses hommes à ne pas se mêler à cette histoire de référendum ». Le blogueur ajoutait : ce « qui montre clairement que l'homme ne veut pas se mêler d'une histoire tragique, ni de près ni de loin ».
Du même coup, les anciens hommes liges de Compaoré (Roch Marc Christian Kaboré, Salif Diallo…) ayant pris la poudre d'escampette au début de l'année 2014 pour fonder le MPP, il n'est resté, pour faire l'apologie de la révision de la Constitution, que ceux qui y avaient un intérêt immédiat ; autrement dit, les hommes et les femmes du clan de François Compaoré, « Monsieur » comme on disait en France au temps de la monarchie (pour désigner l'aîné des frères cadets du Roi) quand le pouvoir était affaire de famille. Interrogé par Cyriaque Paré, le patron du site lefaso.net (jeudi 22 janvier 2015) sur « l'opposition » de « la famille Compaoré » à la candidature de Bassolé à la présidentielle 2015, celui-ci avait répondu : « En tout état de cause, les événements des 30 et 31 octobre nous enseignent aussi que les grandes questions relatives à la vie de la nation doivent échapper à ce genre de considérations si nous voulons améliorer qualitativement la gouvernance politique dans notre pays ». On ne peut pas être plus clair : pour Bassolé, si la rue a renversé le régime Compaoré, c'est d'abord la faute de sa « famille » ! La rue ne s'y est pas trompée qui s'est empressée d'aller saccager les propriétés de François Compaoré et d'Alizeta Ouédraogo.
A moins de sept mois de la présidentielle, Bassolé a donc mis en branle sa machine à gagner. A l'international, on sait qui il est ; au plan national, il sait qui est qui, qu'il soit civil ou militaire. Pour le reste, la nature humaine étant ce qu'elle est, nul ne peut douter qu'au sein de la classe politique, la candidature de Bassolé va rallier bien du monde qui sait, par expérience, qu'il faut être près du feu pour accéder rapidement à la marmite.
Reste dans cette équation électorale une inconnue : sa relation avec la transition, notamment au sujet du vote des Burkinabè de l'étranger dont Bassolé demeure partisan. Plus de 40 % des Burkinabè sont des « Burkinabè de l'étranger ». Autrement dit, ce vote est capable de faire basculer le scrutin d'un camp dans l'autre. Quand Bassolé était ministre des Affaires étrangères, il avait été en pointe sur cette question du vote des Burkinabè de l'étranger. Il y a tout juste un an, c'était le thème de la conférence des ambassadeurs organisée à Ouagadougou (cf. LDD Spécial Week-End 0620/Samedi 8-dimanche 9 mars 2014). Bassolé lui-même va s'investir pleinement dans ce dossier, y compris sur le terrain ivoirien (qui concentre la grande majorité des électeurs – je dis bien des électeurs – burkinabè de l'étranger). Alors que le précédent régime avait fait de la mobilisation de l'électorat burkinabè de l'étranger son cheval de bataille (la loi 019-2009 portant vote des Burkinabè de l'étranger a été adoptée par l'Assemblée nationale le 7 mai 2009), la transition a décidé de reporter ce droit de vote compte tenu « des réalités juridiques, politiques, économiques et organisationnelles » et de la « nécessité de réviser la loi sur le Code électoral ».
* Djibrill Y. Bassolé avait déjà géré le portefeuille des Affaires étrangères et de la Coopération régionale dans le gouvernement formé le 10 juin 2007 par Tertius Zongo. Il le conservera jusqu'au 2 septembre 2008 alors qu'il était nommé représentant conjoint de l'ONU et de l'UA pour le Darfour.
Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique
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