Aly Teyéni MANA au Premier ministre : « Avons-nous vraiment la même vision de la transition ? Pourquoi tant de menaces ? »
Après l'adresse du président de la transition à la nation, à l'occasion de la fin d'année 2014, dont les propos menaçant avaient soulevé un tollé général, voici que le premier ministre vient en rajouter, dans un climat de mécontentement généralisé. Alors même qu'ils sont justement attendus par tout le peuple dans leurs capacités à apporter des réponses appropriées au mal-vivre des insurgés d'octobre 2014.
La dernière sortie du premier ministre a suscité et continue de susciter de nombreuses réactions, sinon de très nombreuses réactions même, principalement de citoyens et d'organisations indignés, révoltés, par la forme et le fond du message.
Pour ma part, j'ai mis du temps avant de me décider à réagir à cette sortie que je trouve d'entrée de jeu inopportune et même contre productive. C'est à se demander comment fonctionnent les cabinets du Président du Faso et de la Primature. Sont-ils vraiment consultés ou ne sont-ils pas à la hauteur ?
En effet, pour tenir les propos qu'il a eu, le premier ministre se devait tout simplement de ne pas parler, parce qu'il a plus irrité que calmer. Certains de ses propos sont à la limite même injurieux, pour tous ceux qui attendaient et attendent encore autre chose de cette transition que la cacophonie qu'elle nous offre. C'est plus que de l'amateurisme, en plus du non respect manifeste des dispositions des lois de la république.
Dans une très récente lettre ouverte au Président de la Transition, je lui demandais d'instruire à ces ministres de respecter les lois du pays en déclarant leurs patrimoine et en les faisant publier dans le JO du Faso. J'ajouterai ici que ceux qui ont des dossiers déjà instruits et jugés, doivent donner l'exemple du « civisme » en respectant les décisions de la justice de notre pays. Parce que nous avons trop souffert du comportement de gens qui se croient au-dessus des lois, parce que pour eux, les lois sont faites pour les autres, pas pour eux. Ils n'ont que foutre des juges et de leurs décisions. Mais au fait, dans de telles situations, quand un citoyen refuse de respecter une décision de justice, que prévoit la loi ? Je laisse le soin aux intéressés de réfléchir à ce qui pourrait leur arriver si d'aventure les choses n'étaient vraiment plus comme avant.
Pour parler de « civisme » aux autres, il faut soi-même être un exemple. Ailleurs, on ne saurait prétendre même au poste de planton dans l'administration publique si on n'est pas capable de respecter les lois de son pays et les décisions de justice.
Quand le premier ministre dit : « La transition politique que vous avez mise en place, après l'insurrection populaire, s'est donnée pour mission de conduire le pays vers de nouvelles institutions démocratiques et crédibles, dans la paix et la concorde nationale ».
Je voudrais lui poser cette question : Avec qui s'est-il entendu sur cette mission ? A-t-il reçu quitus du CNT, des OSC, ou des partis politiques qui ont mouillé le maillot pour arrêter la forfaiture de Blaise ? Quand et à qui est-ce qu'il a présenté sa feuille de route pour la transition ? Qui l'a validée ?
Et quand le premier ministre parle de transition politique, peut-on savoir qui a décidé de limiter notre transition au seul domaine politique ? Faut-il comprendre par là que la limitation de cette transition au seul domaine politique expliquerait-elle l'arrêt du temps de la justice, la non considération des revendications des travailleurs qui ploient sous le coup de la cherté de la vie ?
Qu'est-ce que le premier ministre entend-il par « Dans ce contexte, nous notons avec satisfaction qu'après des décennies d'autocensure, les langues se sont déliées, les yeux se sont ouverts sur les abus et les dérives d'un système de gouvernance, qui s'est enraciné dans notre pays et dont nous n'avons pas encore fini de solder les comptes ».
M. le premier ministre,
Faut-il rappeler que nous n'avons pas attendu que Blaise fuit le Faso pour délier nos langues et ouvrir nos yeux. C'est justement parce que nous ne nous somme jamais tus et c'est parce que nos yeux sont ouverts depuis longtemps que nous avons lutter contre les abus du pouvoir de Compaoré, pendant que d'autres le servait la bouche cousue et les yeux fermés.
M. le premier ministre,
Ces propos sont très injurieux pour ces millions de Burkinabè qui luttent depuis plus de 27 ans contre les abus de la galaxie Compaoré que vous avez servie. Un peu de respect pour nous, nos souffrances et nos martyrs.
Et quand vous parlez ainsi, est-ce à dire que c'est vous qui avez amenez la transition en chassant Blaise du pouvoir ? Non, M. le premier ministre !!!
M. le premier ministre,
Cette partie de notre histoire est trop trop trop récente pour que vous en parliez en de tels termes. Faites lire vos discours par des gens qui s'y connaissent en communication politique avant de les prononcer.
Par ailleurs, M. le premier ministre, vous dites que « … nous n'avons pas encore fini de solder les comptes » des « … abus et les dérives d'un système de gouvernance, qui s'est enraciné dans notre pays … » depuis 27 ans. J'ajouterai par Blaise et tous ceux qui l'ont protégé, conseillé et accompagné dans « les abus et les dérives » de ce « système de gouvernance ». Je voudrais vous poser une question aussi simple :
Pouvez-vous dire au peuple Burkinabè, ce que vous avez fait exactement, de concret, pour « solder les comptes » du « système de gouvernance » de la galaxie compaoré depuis que vous êtes premier ministre ?
Dans son discours, le premier ministre veut laisser croire que certaines personnes œuvrent au sabotage de la transition. Mais puisque nous parlons de grèves, est-ce à dire que ce sont les syndicats ou est-ce d'autres organisations ou personnes ?
M. le premier ministre, je ne vois pas quelles sont ces organisations, parmi toutes celles qui se battent depuis des décennies pour le bonheur des burkinabè, qui vont se tirer une balle dans le pied.
Par contre, il se susurre un peu partout au Burkina Faso, comme à l'extérieur, que vous êtes entrain de préparer le terrain pour le retour d'une certains au pouvoir. Si tant est que ces rumeurs sont fausses, rassurez-nous. Mais si d'aventure, les faits concordaient, et qui prouveraient une certaine accointance, qui est alors le saboteur de la transition ?
M. Le premier ministre,
Vous dites que « les turpitudes du régime précédent … ont aussi laissé notre pays exsangue, non seulement du point de vue social et économique mais aussi du point de vue des valeurs citoyennes ». Et pourtant, malgré cette situation de misère du peuple, de simples burkinabè, issus de familles que nous connaissons tous, civiles comme militaires, fonctionnaires comme opérateurs économiques, se sont construit des fortunes colossales, à telle enseigne que certains ont même peur que l'on révèle au peuple insurgé, l'étendue de leur patrimoine.
Le premier ministre affirme que « la Transition s'efforce d'assainir ce passif ». En quoi faisant ? A ma connaissance, je n'en vois pas.
Le premier ministre parle de « respect de la loi, afin de ne pas nuire à la liberté des autres ». Bravo, mais à la seule condition que le « respect de la loi » qui est le fondement premier de l'autorité de l'Etat s'impose à tous, à commencer par les gouvernants. Aucun « investisseur » ne sera convaincu « de rester ou de venir s'installer » dans un pays s'il sait d'avance que parmi ceux qui ne respectent pas les lois se trouvent des gouvernants.
Qui peut « défier l'autorité de l'Etat » si nous avons tous le souci premier du « respect de la loi », à commencer par les gouvernants. Nous parlons malheureusement trop souvent d' « autorité de l'Etat » sans savoir de quoi cela relève. L'autorité de l'Etat, c'est tout simplement le respect de la loi par tous les citoyens, gouvernants comme gouvernés.
Je voudrais dire au premier ministre que personne de ceux qui ont longtemps et trop souffert de l'absence de liberté sous le « système de gouvernance » de la galaxie compaoré, ne saurait « se méprendre sur le sens profond de la liberté » qui a toujours été notre quête.
M. le premier ministre,
C'est parce que nous savons ce qu'est la Liberté que nous nous sommes battus, depuis 27 ans.
C'est parce que nous savons ce qu'est la Liberté que nous avons tenu, « contre la férule humiliante », il y a 27 ans.
C'est parce que nous savons ce qu'est la Liberté que nous nous sommes finalement insurgés contre « les abus et les dérives d'un système de gouvernance, qui s'est enraciné dans notre pays … » depuis 27 ans. Et c'est ce qui vous a permis d'être premier ministre aujourd'hui.
M. le premier ministre,
Aucun pays ne peut se construire dans l'anarchie, tout comme aucun pays ne peut se construire sans le respect de la loi par chaque citoyen, à commencer par les gouvernants.
Faut-il le rappeler, la majorité des insurgés ne sont pas sortis seulement pour que des élections aient lieu en 2015, mais aussi pour plus de justice, d'équité entre les citoyens. Les insurgés d'octobre 2015 se voulaient et se veulent toujours les défenseurs de la liberté.
Nos martyrs, pour lesquels une « journée d'hommage » tant promise et qui tarde à venir, ne se satisferont pas de la seule organisation d'élections.
M. le premier ministre,
Est-ce parce que nous autres n'avons d'armes que nous faisons l'objet de menaces permanentes ? Sinon, il n'y a pas longtemps, sous d'autres types de menaces, il a fallu la cour royale du Moogho Naaba pour vous sauver.
Et pourtant, vous et le président de la transition devrez comprendre définitivement que personne, je dis bien personne ne nous détournera de notre combat, surtout pas à l'étape où nous en sommes.
Nous réussirons cette transition, même si elle doit juste se limiter à l'organisation des élections en octobre 2015, surtout que nous ne voulons pas que perdure ce tâtonnement auquel nous assistons au plus haut sommet de l'Etat.
Il nous faut donc nous éduquer citoyennement, dans le respect des lois, pour plus d'autorité de l'Etat, sans menaces aucune.
Aly Teyéni MANA.
Afriquexperts
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