Safiatou Lopez/ Zongo : « Ce serait bien que le RSP et la société civile se rencontrent »

Publié le mardi 3 mars 2015


Elle est incontestablement l'une de ces rares femmes à partager activement l'espace public avec les hommes. Elle, c'est Safiatou Lopez/ Zongo. Mais qui est-elle, en réalité ? Nous avons voulu en savoir. Et après moult tentatives depuis le mois de décembre 2014, l'occasion s'offre enfin le vendredi 27 février 2015. Safiatou Lopez/ Zongo en tant que membre de la FEDAP/BC, ses relations avec le MPP, son activisme dans un Burkina en mutation, ses relations avec l'actuel premier ministre, sa position par rapport au RSP, elle en a parlé sans détours. Interview exclusive, à lire !




Lefaso.net : Voudriez-vous bien vous présenter aux lecteurs du Faso.net ?


Safiatou Lopez/Zongo : Je suis Safiatou Lopez/ Zongo. Je suis entrepreneur de profession. Je fais les routes et les bâtiments. J'ai travaillé avec beaucoup d'entreprises étrangères, avant d'ouvrir en mars 2004, mon entreprise qu'est Afrique Construction.


Depuis un certain temps, on vous a beaucoup vu dans l'espace public. Certains vous disent de la société civile, pour d'autres, vous êtes de la classe politique. Qu'en est-il ?


Je dirais que chacun est libre de dire ce qu'il pense. Mais la réalité est ce qu'elle est. Je suis citoyenne burkinabè, j'essaie de jouer pleinement mon rôle de citoyenne burkinabè. Et je pense que c'est ça qui est le plus important.

Quand nous avons commencé à lutter, quand nous avons commencé à barrer les routes, ce n'est pas un parti politique qui nous a demandé de sortir. Ce n'est pas parce que je suis proche des uns et des autres qu'on va me taxer de ce qu'on veut. Si c'est parce j'ai porté une tenue MPP (Mouvement du peuple pour le progrès, ndlr), ça ne tient pas ; car tout le monde a porté une tenue CDP (Congrès pour la démocratie et le progrès, ndlr) ici.

Je n'ai jamais été dans le bureau politique du CDP. Mais j'ai toujours eu les pagnes de ce parti. Il y en a même qui disent que je suis de l'UPC (Union pour le progrès et le changement, ndlr). Mais personne ne peut dire m'avoir vue avec des leaders politiques dans leurs tournées.

Je me bats pour tout le peuple burkinabè, pas pour l'intérêt d'un parti politique, ni d'un individu.


Que répondriez à ceux qui disent que vous êtes membre du bureau politique du MPP ?


Les gens peuvent dire tout ce qu'ils veulent. En toute sincérité, je ne vais même plus essayer de me défendre sur cette question.


Quelle est la nature de vos relations avec ce parti, quand on sait que vous avez organisé un meeting dans la province du Ganzourgou pour son compte et que vous avez également été la marraine d'une activité - tenue dans la cour du Larlé-Naaba - de jeunes se réclamant de cette formation politique ?


A l'époque, je pense que je me suis exprimée là-dessus. J'ai simplement dit que même si les jeunes du CDP m'invitaient, j'irais.


Voulez-vous dire que vous n'êtes même pas militante du MPP ?


Chacun de nous est partisan d'un parti politique. D'où le vote. C'est la même société civile qui vote. Alors, je voterai forcément un parti. C'est en cela aussi, qu'on participe à la démocratie du pays. Si le programme du MPP me paraît bénéfique pour tout le peuple burkinabè, je voterai pour lui.

Je ne suis pas une personne qui peut faire de la politique, parce que là-dedans, il y a des mesquineries que je ne peux pas supporter. Moi, ma liberté n'a pas de prix. Or, faire de la politique requiert que l'on n'ait plus de liberté. Je n'ai pas envie d'être téléguidée par quelqu'un. Je fais ce que je pense être bon pour mon pays.


Mais quel est votre cadre au sein de la société civile ?


Il y a l'APDC (Association pour la promotion de la démocratie et participation citoyenne, ndlr) qui existe depuis le début de l'année 2014. Et il y a la coordination d'OSC (Organisation de la société civile, ndlr) qui est née après l'élaboration de la charte et regroupant des acteurs qui ont participé à la lutte contre la modification de l'article 37 de la Constitution. Avec cette coordination, 83 associations ont ainsi décidé de s'unir autour des enjeux du moment. Et notre souci majeur aujourd'hui, c'est la transition.


Qu'est-ce qui a milité en faveur de votre position dirigeante au sein de ces structures ?


Vous savez, face aux difficultés, soit on les transforme, soit on se transforme pour les affronter.

C'est depuis juin 2013 que mon problème a commencé avec l'ex-belle-mère nationale. Je peux dire que depuis ce temps, je me suis transformée.

Il faut dire que jusqu'à ce temps où mon entreprise avait une dizaine d'années d'existence, j'avais décidé de ne pas m'afficher dans l'espace public. Mais au sein de l'exécutif, on me connaissait bien.


Et pourquoi ?


J'étais active au niveau de la chambre de commerce. Il y avait aussi les cadres d'échanges secteur privé-gouvernement, les voyages d'affaires organisés par la chambre de commerce en collaboration avec le gouvernement. Il était donc normal qu'on soit connu de l'exécutif. Et en plus, je suis membre du patronat. Chaque année, il y a les invitations de la présidence qu'on recevait par l'intermédiaire de la chambre de commerce ou du patronat.


Parlez-nous du problème que vous dites avoir eu avec celle que vous appelez l'ex-belle-mère nationale ?


C'était un problème par rapport à la chambre de commerce ; c'est tout. Il y avait des choses anormales qui se passaient là-bas, et j'ai décidé de me retirer.

Pour faire précis, de qui s'agit-il, quand vous parlez d'ex-belle-mère nationale ?

Tout le monde sait qui est la belle-mère nationale. Je parle d'Alizeta Gando.

On a eu une petite réunion à la chambre de commerce, et je lui ai dit ce que je pensais sur les cafouillages qu'il y avait. Par exemple, des personnes qui n'étaient pas membres de notre syndicat, mais qui subitement se retrouvaient sur la liste de ce syndicat, au détriment de ceux qui en étaient membres, commençant par elle-même qui s'est ainsi fait élire, cela n'est pas acceptable.

N'est-ce pas cela qui a justifié votre départ du CDP ?

Je n'ai jamais été au CDP.


Mais vous étiez membre de la FEDAP/BC (Fédération associative pour la paix et le progrès avec Blaise Compaoré)…


Mes relations avec la FEDAP/BC ont commencé dans le contexte de l'inondation du 1er septembre 2009 où j'ai donné ma contribution à cette association qui s'activait aux côtés des sinistrés. C'est à partir de là, que ses responsables m'invitaient à leurs activités. Et un jour en fin d'année 2013, le président de la FEDAP/BC m'a appelée au téléphone pour m'inviter à une cérémonie qui devrait avoir lieu à Ouaga 2000 et au cours de laquelle, l'association allait faire de moi une de ses membres d'honneur. Je suis allée à cette cérémonie, on m'a fait porter une écharpe en qualité donc de membre d'honneur. A la fin de la cérémonie, on nous a dit que François Compaoré voulait nous voir.


On s'est retrouvé dans un hôtel de la place où François Compaoré était accompagné de Assimi Kouanda. A l'occasion, François Compaoré a laissé entendre que c'est tout le Burkina qui se retrouvait ainsi dans cette salle. Ce qui m'avait déjà tiquée. Ensuite, c'est Assimi Kouanda qui a pris la parole pour dire que le président du Faso lui a dit de venir nous demander ce que nous voulions qu'il fasse ; parce que nous faisions désormais partie de sa famille. En réponse, Djanguinaba Barro lui a dit d'aller dire au président que tout le monde veut qu'il reste président jusqu'après 2015.


Mais vous, qu'avez-vous dit à l'occasion ?


Vous pensez que tout le monde peut parler dans cette situation ? Ce sont eux qui avaient le micro. Personne d'autre n'a eu droit à la parole.


Est-ce à dire qu'au sortir de cette rencontre, vous n'avez pas continué d'assister aux activités de la FEDAP/BC ?


Je n'ai plus assisté aux activités de la FEDAP/BC. Quelques jours après cette rencontre, une mission des membres devait aller à Bobo pour le lancement de la pétition pour la modification de l'article 37 de la Constitution. Je savais que si je ne partais pas, j'aurais des problèmes. Comme je ne voulais pas y aller, et pour éviter des problèmes, j'ai déposé ma lettre de démission le 5 janvier 2014, avant la date de cette activité.


En tout cas, on vous a vu aux temps forts des mouvements populaires, notamment les 28, 29, 30 et 31 octobre 2014. A ce jour, vous qui vous réclamez de la société civile, quelle leçon retenez-vous de ces mouvements ?


Je ne me réclame pas de la société civile ; je suis de la société civile. De ces mouvements, je retiens l'engagement et la détermination d'un peuple pour se libérer d'un système. Ce qui m'a plus impressionnée, c'est la façon dont nous avons pu nous donner la main pour faire échec au projet de modification constitutionnelle de Blaise Compaoré. Au-delà de tout, je retiens que le peuple burkinabè est un peuple qu'il ne faut jamais défier.


Parlez-nous de ce que vous avez personnellement fait les 30 et 31 octobre 2014 dans le cadre de l'insurrection populaire…


Avant ces dates, nous avions commencé à barrer les routes. On avait décidé de ne plus rentrer dormir. On sillonnait tous les arrondissements, surtout à la veille de l'insurrection populaire du 30 octobre. Il fallait, au cours de la nuit du 29 au 30 octobre, travailler à fatiguer les policiers. Au lever du jour, nous avons intégré la foule en suivant les consignes que nous avions arrêtées.


Après la rue, on vous a fréquemment aperçu dans le cadre de l'élaboration de la charte ? Quel rôle avez-vous joué à ce niveau ?


Le 1er novembre 2014, on s'est retrouvé au centre national de presse Norbert Zongo. C'est là que nous avons désigné cinq personnes dont moi-même, pour constituer l'équipe de rédaction de la contribution de la société civile à l'élaboration de la charte. Et au sein de la coordination qu'on avait mise en place à cet effet, j'ai ensuite été désignée comme adjointe au porte-parole de la coordination qui est Luc Marius Ibriga.

De nos travaux, plusieurs moutures de charte ont été soumises à l'assemblée générale des OSC. On a ensuite obtenu la copie de ce que les militaires et les partis politiques de l'ex-CFOP (Chef de file de l'opposition politique, ndlr) avaient rédigé comme charte. C'est ainsi qu'on a fini par s'accorder sur les éléments constitutifs du contenu de la charte.


On sait aussi qu'après l'élaboration de la charte, vous aviez fait partie du collège de désignation du président de la transition. Il nous est revenu qu'à l'occasion, la question de votre appartenance politique a été mise sur la table. Est-ce cela ?


Effectivement ; dans la salle, j'ai vu les représentants de l'ex-CFOP se parler. Il y avait Zéphirin Diabré, Ablassé Ouédraogo, Me Bénéwendé Sankara, Tahirou Barry. Quand ils ont fini de se parler, Tahirou Barry a dit qu'il y a un problème. Et il a dit qu'il y a quelqu'un dans la salle qui fait partie du bureau politique d'un parti. Il a ensuite précisé que c'était moi. Les militaires lui ont demandé d'où est-ce qu'il détenait cette information.

Il a fallu faire venir le récépissé du MPP, puisqu'il fallait s'assurer que je ne faisais pas partie de l'organe exécutif de ce parti. Ils n'ont pas vu mon nom dedans.

Je pense que la question de mon appartenance au MPP a été réglée ce jour, et on a continué les travaux.


Par la suite, quand il s'est agi de désigner les représentants des OSC au sein du Conseil national de la transition (CNT), il y a eu des problèmes au centre desquels vous êtes cité...


C'est vrai, il y a eu des problèmes. Mais je préfère ne pas revenir sur ces problèmes, parce qu'il est primordial à ce jour, qu'il y ait une cohésion au niveau de la société civile.


Mais pourquoi avez-vous, à l'Université de Ouagadougou, fait déchirer des listes qui devraient servir au vote de ces représentants ?


Personnellement, je n'ai pas touché à un papier, je n'ai pas touché à une feuille.

Pas personnellement, mais vous avez ordonné à ce qu'on déchire ces fiches

Moi, j'ai seulement dit qu'il n'y aura pas de vote. Je ne me suis même pas approchée de ceux qui avaient les fiches.

Je n'ai pas ordonné, mais les jeunes ont déchiré les fiches. Même si les jeunes n'avaient pas déchiré ces fiches, il n'allait pas avoir de vote. Il faut dire que ces votes étaient émaillés de mafia.


Le fait de déchirer ces fiches, était-ce la seule alternative face à cette situation ?


On n'avait même pas besoin de déchirer ces papiers, si vous voulez savoir. Dans tous les cas, ces listes étaient informatisées.


Cette période de cafouillage passée, d'aucuns disent que vous faites partie du cercle restreint d'amis du Premier ministre. Qu'en est-il ?


Ce n'est pas parce qu'on a traversé les périodes difficiles, qu'il n'y a pas de travail à faire. Je rappelle que je suis une actrice de la société civile. Et ce que vous devez savoir, c'est que la société civile doit jouer un rôle de contre-pouvoir, mais aussi un rôle d'accompagnement des autorités politiques. Sinon, je ne connaissais pas le Premier ministre avant.

Ceux qui me taxent de proximité avec le Premier ministre, qu'ils aillent aussi au Premier ministère. Tout le monde demande des audiences là-bas. D'ailleurs, c'est le Premier ministre de tout le peuple burkinabè.




On se rappelle qu'après un forum qui a enregistré la présence effective du Premier ministre, vous avez organisé d'autres manifestations populaires dont la plus récente est la marche des femmes à Bobo-Dioulasso pour envoyer un message au Régiment de sécurité présidentielle (RSP). Qui finance toutes ces activités ?


Quand on a fait l'insurrection, qui nous a financés ? Si vous prenez la marche à Bobo, c'est vrai que les gens sont massivement sortis, mais on n'avait même pas 200 sièges comme places assises.

Vous pensez qu'on peut donner de l'argent à toutes ces personnes afin qu'elles se décident à sortir ? Qu'est-ce qui est coûteux dans ça ? On n'a même pas fait un spot publicitaire.

Dire qu'on a donné de l'argent à ces femmes de Bobo, c'est une insulte à leur endroit. Quand nous avons marché à Ouagadougou ; qui nous a donné de l'argent ? Pensez-vous que les femmes de Bobo sont moins citoyennes ? Le Burkina Faso ne se limite pas à Ouagadougou.


Mais pour le forum à Ouaga, on a vu le spot passer en boucle à la télévision nationale...


Oui, ça c'est vrai. Mais pour la marche à Bobo, on n'a pas fait de spot pour annoncer. Qu'est-ce que vous faites de la détermination, de la volonté ?


Rappelez-vous du 30 et du 31 octobre 2014.


Parlons maintenant de la marche de la transition. Avez-vous foi qu'on en sortira sereinement ?


Silence (…). Tout dépendra du peuple burkinabè. Seul le peuple burkinabè pourra sauver cette transition. Si on ne s'unit pas, on va le regretter. Quand je constate que le Président du Faso a accepté qu'on lui impose un chef d'état-major et un chef de corps de la sécurité présidentielle, c'est déplorable.


Mais qu'est-ce qu'il aurait pu faire ?


Il n'avait qu'à les renvoyer au peuple. Il est issu d'une insurrection populaire. C'est le peuple qui a voulu qu'il soit président. Je pense qu'il aurait fallu qu'il dise au RSP de voir le peuple. Ce n'est pas qu'on n'aime pas le RSP, mais ce n'est pas acceptable que des éléments de ce corps imposent leur volonté simplement parce qu'ils ont des armes.


Quel message avez-vous à l'endroit des autorités de première ligne de la transition ?


Je leur dirai de résoudre le problème du RSP. Le problème du RSP est un problème réel. Tant que ce problème ne sera pas résolu, moi j'ai peur pour cette transition.


Comment, selon vous, doit-on résoudre ce problème ?


C'est au peuple de le résoudre, parce que j'ai fait le constat que le gouvernement n'a pas pu le faire. J'espère que les responsables du RSP comprendront le message du peuple.


Ce serait bien que le RSP et la société civile se rencontrent. Ce serait l'occasion de leur expliquer pourquoi nous leur demandons de rejoindre les autres corps d'armée. En tout cas, ils devront se mettre au service du peuple. Tout le monde, y compris le RSP, y gagnera. Le RSP ne doit pas oublier qu'il fait partie du peuple. Nous n'avons rien contre ce corps militaire ; seulement, nous voulons la paix. Ces militaires doivent comprendre qu'ils ne sont pas formés contre le peuple, mais pour servir le peuple. S'ils comprennent cela, je pense que le problème sera résolu.


Entretient réalisé par Fulbert Paré

Lefaso.net





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