Seul l'impardonnable mérite d'être pardonné pour un Burkina à l'avenir radieux.
Les braves citoyens morts au cours de la révolution burkinabè au secours de la démocratie, été accompagnés avec des hommages du peuple, à leur dernière demeure. C'était 02 Décembre 2014. Qu'ils reposent en paix avec la fierté d'être morts pour une cause noble. Ils ne sont pas morts pour rien. « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il donne beaucoup de fruits ».
Que la mort de nos martyrs attise en nous le désir de nous sacrifier pour un Burkina digne de ses fils et filles. L'insurrection populaire du 30 Octobre 2014 a eu ses fruits ; la démission du président Blaise Compaoré, la dissolution de l'Assemblée Nationale et du gouvernement, la désignation du gouvernement de transition, l'installation du Comité National de Transition etc. Les choses se mettent en place pour espérer une transition réussie. Mais l'un des incontournable va être sans aucun doute le pardon tant souhaité par tous et pour tous. Le regard du peuple est unanimement tourné vers une seule nécessité : le pardon à demander, le pardon à accorder et le pardon à s'accorder. Mais une question demeure : comment pardonner ?
1. Comment chacun aurait offensé notre pays ?
Le mot pardon est celui qui habite permanemment les lèvres des Burkinabé : le pauvre, le riche, le fort, le faible, le paysan, le fonctionnaire, la femme, l'homme, l'enfant, le vieillard etc. Chacun de nous en devient un intrépide prédicateur. Nous prêchons la nécessité de pardonner. Mais il arrive que le citoyen Lamda se pose la question de savoir : pourquoi et pour qui le pardon ? A qui pardonner ? Pour avoir fait quoi ? Les interrogations sont multiples et variées. Certaines sont faciles à répondre. Devant d'autres, le silence s'impose comme pour ne pas gêner, mais toutes, ont un dénominateur commun : elles sont révélatrices d'une conviction commune du peuple Burkinabé. Elle témoigne d'un besoin profond, d'une aspiration soutenue d'un peuple qui veut comprendre le langage qu'il se parle et qu'on lui parle au lendemain d'une révolution. Les burkinabé se sont offensés : des crimes ont été commis, des bavures ont été développées, des blessures ont été vécues par les fils et filles du pays. On appelle donc tous au pardon. Il faut pardonner les crimes qui ont fait l'histoire du pays à travers les violences politiques.
Indépendant depuis 1960, le Burkina a traversé et a vécu des expériences douloureuses qui l'ont désorienté et dont les auteurs ne sont autres que ses propres fils et filles. « Ils ont transpercé mon côté » dirait certainement le pays si la parole lui était donnée pour déguiser sa pensée et exprimer ses soupirs. Qui sont ces propres filles et fils qui ont offensé leur patrie, leurs concitoyens ? Par leurs actes, leurs actions, leurs paroles, ils ont marqué l'histoire d'un peuple en quête du bonheur. Beaucoup ont péché par leur folie fratricide, certains par méchanceté, quelques-uns par sévérité excessive et/ou par passion. D'autres l'ont fait par la puissance destructive de leur désir de la vengeance, leur goût incontrôlé du pouvoir et de l'avoir, par une aspiration à la grandeur. Beaucoup d'autres ont péché par l'ignorance, par passivité ou par timidité sociale ou encore par désengagement et par leur silence coupable. Eux, c'est surtout les différents régimes qui se sont succédé à la tête du pays, de la Haute-Volta à l'actuel Burkina Faso. L'on pourrait aussi affirmer sans risque de se tromper qu'eux, c'est vous, c'est nous, c'est chacun de nous, c'est moi, c'est toi. Nous avons péché contre notre peuple, nous avons blessé profondément nos frères, nous avons défiguré le pays. Les crimes de tout genre, politiques, les crimes économiques…ont paralysé le pays et continuent d'affecter tristement la marche de notre peuple. Surtout les crimes politiques dont les souvenirs douloureux continuent de plonger de nombreuses veuves dans le désarroi total ; des souvenirs susceptibles de pousser à la révolte plusieurs orphelins, des pères et une multitude de mères endeuillés…Nous avons péché par des crimes qui ont provoqué un séisme du tissu social de notre pays. Face à ce constat amer, la nécessité de pardonner s'impose. Il faut demander pardon à toutes les victimes, les offensés. Les offenseurs doivent demander pardon.
Pour l'ensemble du peuple, et le gouvernement de transition, rien ne doit arrêter le processus de réconciliation. Mais, il faudra le savoir encore, le pardon ne se décrète pas, ça se négocie. Dans le jeu de la négociation offenseur et offensé doivent être actifs.
2. La démarche de l'offenseur
Les conditions préalables pour un pardon réussi, l'offenseur doit les savoir et les remplir. Le coupable doit reconnaître sa faute et demander pardon. Pour qu'il puisse être pardonné en lui-même (c-à-d, vivre le pardon, accueillir le don du pardon de la victime). La reconnaissance de sa faute constitue une exigence de base pour que l'offensé veuille accueillir sa demande. Effectivement, personne ne peut pardonner (faire vivre au coupable les bénéfices d'un pardon repentant si le pardon ne lui a pas été demandé par l'offensant). La puissance du pardon demeure stérile pour le coupable, tant que celui-ci ne lui donne pas vie, par son repentir et une attitude qui cherche à apaiser l'offensé. Le bon vouloir de la victime et son désir d'offrir un pardon résolu dans son âme, ni même l'offre de ce pardon, ne peuvent suffire pour octroyer les bénéfices de ce pardon à son agresseur sans que celui-ci ne fasse son bout de chemin dans la repentance. C'est justement ce que notre pays, dans son aspiration profonde au développement réel et durable, sollicite à chacun de ses enfants.
Pour être pardonné (vivre le pardon) le criminel doit surtout lui aussi, s'engager dans un retournement intérieur, se transformer par le repentir de son acte, c'est à dire assumer intérieurement sa propre culpabilité. En d'autres termes, pour le coupable, la demande de pardon doit être l'expression concrète de sa propre transformation, de son repentir, autant de signes qui montrent qu'il a reconnu sa faute et qu'il a changé sa relation avec celui qu'il a offensé : c'est le principe de la conversion, la résolution de changer.
Il serait donc souhaitable et même nécessaire que ceux qui ont offensé le Burkina, ceux qui ont commis des crimes, fassent preuve d'une repentance honnête et sincère. Justice et vérité facilitent le long processus qu'est le pardon ; le pardon aux vertus d'apaisement et de guérison. Justice et guérison, voilà justement ce que réclament certaines victimes : une revendication légitime certes. La victime, en réclamant la justice et la vérité ose attendre de l'offenseur un changement positif. Mais ! C'est un espoir qui, cependant lui réclame de savoir pardonner l'impardonnable. Il est sans aucun doute arrivé que ceux qui ont perdu leurs proches et les autres victimes se posent la question : « pourquoi pardonner lorsqu'on a été détruit au plus intime de soi ? A quoi sert de pardonner lorsque la vie est brisée ? Beaucoup de victimes invoquent leur impossibilité de pardonner. Mais dire que le mal est impardonnable, c'est laisser son doigt sur la plaie.
3. Ce que la victime devrait savoir : Qu'est-ce que pardonner ?
Dans sa terminologie même, le pardon, vient du bas latin « pardonare », et veut dire donner totalement. Il comporte ce sens du don absolu exprimé par l'annulation de toute dette. Il est la remise d'une dette inexpiable pour un dommage irréparable. Le pardon ne se réduit pas à la réconciliation ; en même temps il est au-delà de la justice. Il se situe à un autre niveau dans cette zone obscure du mal impardonnable. « Le pardon ne demande pas si le crime est digne d'être pardonné. Le pardon est là précisément pour pardonner... car il n'y a pas de faute si grave qu'on ne puisse, en dernier recours, la pardonner... S'il y a des crimes monstrueux que le criminel de ces crimes ne peut même pas les expier, il reste toujours la ressource de les pardonner, le pardon étant précisément pour ces cas désespérés ou incurables » (Jankélévitch, 1967). Autrement dit, c'est le mal impardonnable qui est la seule chose qui doit être pardonnée.
La question du pardon surgit donc au cœur de ce qui apparaît humainement impensable : cette impossibilité même de pardonner. Mais si le pardon n'existe en définitive que pour pardonner l'impardonnable, alors il faut admettre qu'il n'est plus lié à des conditions préalables, ni à une contrepartie quelconque ; il ne se justifie que par ce qu'il est : la part métaphysique qu'il révèle de l'humain comme capacité d'effacer l'offense et qui transcende toute justice et toute réparation. Le pardon est fondamentalement le retournement du sentiment de haine. Pardonner, se réfère au processus psychique par lequel on cesse de haïr, c'est-à-dire d'être enchaîné à son état victimaire ; mais cela ne signifie pas que la haine va s'arrêter d'un seul coup ; cesser de haïr peut durer des années, voire toute une vie. Pardonner correspond donc à une expérience spécifique du survivant, à un travail intérieur qui est un combat avec soi-même, combat sur la haine qui est en soi. Le pire n'est donc jamais certain, rien n'est entièrement irrémédiable, rien n'est jamais définitivement consommé.
Le pardon libère de la haine. Le fait de pardonner correspond à une libération de sa propre haine. Cela se passe tout au fond de soi, comme un travail de deuil de l'irréparable. Le pardon ne s'inscrit pas toujours dans une vision logique des relations humaines ; elle n'a pas vraiment de justification rationnelle ; elle correspond à l'émergence d'une attitude singulière par laquelle le blessé arrête de réclamer vengeance ou justice et ne cherche plus indéfiniment, et parfois désespérément, à faire payer au coupable le tribut de sa survie. Le pardon s'adresse justement à quelqu'un dont la dette est inexpiable et donc impardonnable. C'est ainsi que le pardon renferme en lui le pouvoir mystérieux si fragile d'effacer la dette infinie d'un criminel. Mais l'effacement de la dette n'est pas l'effacement des actes commis. En pardonnant, on ne règle pas ses comptes en exigeant réparation, ni a fortiori vengeance, mais on solde ses comptes par une remise de dette à un criminel insolvable. Le pardon n'est plus dans le registre de la transaction ; il ne relève plus des normes de l'échange social ; il s'inscrit dans l'ordre du don, c'est-à-dire un mode de relation qui, par définition, n'est pas monnayable, car il n'a pas de prix. Il n'a pas de justification rationnelle, car il est gratuit.
4. Le bien du pardon pour notre pays.
Aux blessés de cœur de notre pays, cet effort est vivement recommandé pour raviver leur participation joyeuse à la construction de l'édifice commune : le développement du pays.
Ce faisant, le pardon déverrouille nos mémoires blessées et les ouvre à nouveau sur la vie : Il sort de sa haine la victime, le pardon donne une autre orientation à son existence en devenant le vecteur d'une nouvelle relation à autrui : une relation qui peut redevenir fraternelle ; il réinscrit dans l'humain une relation à nouveau vivable ; il confère au lien humain et social son ultime raison d'être, celle d'un principe d'instauration de la vie. Dans le pardon, est restaurée la vie entre les humains, ni plus, ni moins.
Pour Arendt (1983), le pardon est un élément structurel de la condition humaine. Le Pardon est « la seule réaction qui ne se borne pas à réagir, mais qui agit de façon nouvelle et inattendue ; non conditionnée par l'acte qui l'a provoqué et qui libère des conséquences de l'acte, à la fois celui qui pardonne et celui qui est pardonné ». Le pardon sauve la personne blessée de la situation d'irréversibilité dans laquelle elle était enfermée. Arendt définit la faculté de pardonner comme « la rédemption possible de la situation d'irréversibilité il faut que l'on pardonne pour que la vie puisse continuer en déliant constamment les hommes de ce qu'ils ont fait ». Autrement dit, le pardon délivre le blessé d'un enchaînement infernal dont la haine est l'un des maillons. Il n'est pas seulement la condition préalable d'une vie à nouveau possible, il en est un de ses éléments essentiels.
Mais le pardon dont il est question au Burkina dans certain cas, ne devrait pas se réduire à une expérience purement intérieure ; il doit s'extérioriser dans une conduite objective ; il n'y a pas de pardon sans expression concrète de pardon. Le pardon est indissociable d'une relation, d'un face à face personnel qui met en présence le bourreau et la victime. Il n'y a pas de pardon sans cette confrontation inouïe. Elle n'est pas faite pour que les victimes et les bourreaux se mettent d'accord ; elle est faite pour pardonner ; il n'est donc pas nécessaire de chercher à comprendre, mais seulement de pardonner. Une telle confrontation est d'une importance capitale pour que le pardon se réalise. Pardonner, ce n'est donc pas effacer le mal ; ses traces sont ineffaçables. Pardonner, c'est s'en libérer en effaçant la dette insolvable du criminel pour le mal qu'il nous a fait. Le pardon, c'est donc une porte à nouveau ouverte sur la vie, sur sa vie blessée. Cette ouverture a une fonction essentielle : rendre l'avenir simplement possible
Conclusion
En pardonnant, une victime se délivre avant tout de son propre mal et va de ce fait se trouver apaisée. L'apaisement est, à côté de l'oubli, une autre expression de l'efficacité thérapeutique, car une personne qui pardonne se pacifie intérieurement ; le pardon apporte la paix.
Un pardon à ces vertus, notre pays a en besoin pour se pacifier. Le pardon de tous il en a besoin pour oser se construire et fleurir. Le Burkina invite chacun de ses fils et filles à prêcher pour le pardon, à danser le pardon, à fredonner le pardon où qu'il soit. Le Burkina demande au nom de l'intérêt supérieur, d'oser pardonner. Il faut pardonner, puis pardonner, pardonner encore, pardonner ensuite, pardonner toujours et sans cesse pardonner. Cela est nécessaire pour permettre le bourgeonnement du bonheur à notre peuple.
Si mon pays, si le vôtre avait le don de la parole à cet instant précis de son histoire, il nous aurait dit : Qu'il est difficile mais aussi et surtout agréable de pardonner si l'on croit que le pardon est le seul ciment qui maintient unis des frères.
Qu'il est difficile mais aussi et surtout agréable de pardonner, si l'on croit que notre pays a besoin du pardon pour se développer et respirer une stabilité sans égale dans la sous- région
Qu'il est difficile mais aussi et surtout agréable de pardonner, si l'on croit que la mort est la seule et la même issue pour tous, coupables ou victimes.
« Quand quelqu'un nous blesse nous devons l'écrire sur le sable où les vents du pardon peuvent l'effacer. Quand quelqu'un nous fait quelque chose de bien pour nous, nous devons le graver sur une pierre où aucun vent ne peut l'effacer. Apprenons donc à écrire les blessures dans le sable et à graver les joies sur les pierres. »
Dans ce monde tout passe, mais le pardon, c'est ce qui restera toujours le ciment fort qui refait les liens blessés d'une histoire de fraternité, d'amitié etc. Alors Seul l'impardonnable mérite d'être pardonné pour un Burkina à l'avenir radieux.
SAMNE Sibiri Nestor
Communicateur
sasimastor@hotmail.com
Références : Les blessures psychiques par Fischer Chapitre IX
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