Comportement du Béninois en politique et dans l’administration : Le doyen Karim da Silva en parle
« Le ‘’business’’ à la portée de tous » est une œuvre du doyen Karim da Silva, éditée par l’auteur le 2 novembre 1971. Dans le chapitre intitulé «l’opportunisme dahoméen», l’auteur peint le comportement du Béninois en politique, dans l’administration et dans bien d’autres domaines encore d’actualité. Pour lui, il faut plutôt écarter ce qui divise et rechercher ce qui unit
« La règle d’or est de faire aux autres ce que l’on souhaiterait que l’on vous fit. »
Confucius
Chacun de nous a eu l’occasion de constater après chacune des crises qu’a connues notre pays, l’afflux de télégrammes de soutien au nouveau régime établi par les mêmes expéditeurs. D’ailleurs, ceux à qui ils sont destinés ont fini par comprendre qu’il n’y avait là rien de sincère ou de sérieux.
L’appartenance à un groupe politique est affaire d’opinions et de convictions personnelles et non, comme c’est malheureusement souvent LE cas au Dahomey, d’origine ethnique tribale et régionale.
Entrer dans la politique comme on entre en affaires, c’est-à-dire avec pour première préoccupation d’assouvir des appétits qui n’auront pu l’être autrement, c’est manifestement signe d’une certaine fainéantise et d’un penchant prononcé pour la vie facile. Cela amène forcément à une dépréciation du service public. Cela ignore en effet la pratique des petites enveloppes, ce monnayage éhonté des secrets et confidences de l’Etat ?
L’échelle des valeurs qui garantit la solidarité et l’efficacité d’une bonne administration perd son sens en même temps que son objet.
Un simple commis aux écritures veut par exemple être attaché, chef ou directeur de cabinet ministériel ou présidentiel et avoir sous ses ordres des cadres infiniment plus qualifiés que lui.
Un jeune intellectuel, ses études à peine terminées, se considère comme ayant droit à une villa de luxe et à une (DS) pour avoir eu une mention spéciale à son diplôme. La tête bourrée de connaissances toutes fraîche certes, sans aucun lien pratique avec l’expérience vécue et assimilée, ne vise rien moins qu’à prendre la forteresse de privilège acquis, bousculant rudement ses aînés dont la formation universitaire remonte à une autre génération.
Ces premiers intellectuels, longtemps habitués à la routine désapprennent d’autant plus vite que les connaissances évoluent, s’enrichissent d’apports nouveaux ; il va sans dire qu’une paresse coupable à tous les points de vue ne les incite pas à acquérir au fur et à mesure, de nouvelles connaissances. Il est fréquent de nos jours que le jeune débarquant à peine intégré dans l’Administration du pays prenne en défaut la mise à jour des connaissances de son supérieur hiérarchique. Plutôt que de reconnaître ses lacunes et d’entreprendre un recyclage dans propre intérêt et beaucoup plus que pour celui du pays, l’aîné en place part systématiquement en guerre contre le jeune et n’a de vue que celui-ci soit brisé. Il s’en suit un affrontement généralisé et une haine préjudiciable à la bonne marche des affaires de l’Etat.
Cette crise d’autorité existe à tous les échelons de la hiérarchie. Peut-il en être ainsi dans une entreprise privée sans que celle-ci connaisse automatiquement la faillite ?
C’est de notoriété publique que même la dactylographe, simple auxiliaire mais élégante, répugne à obéir au Directeur de cabinet parce qu’elle jouit des faveurs et de la protection du Ministre. Il est déconseillé de lui faire la moindre observation si vous tenez à votre poste.
Le comble, ce sont les chauffeurs. Il advient qu’ils refusent d’obtempérer aux ordres de service et s’en sortent avec gain de cause.
Simple anecdote, j’ai entendu un jour un chauffeur injurier un haut-fonctionnaire qu’il qualifia de repris de justice.
En effet, le fait de chercher à tout prix à humilier son adversaire politique en l’écrouant souvent sous de fausses accusations a conduit bons nombres d’admirables citoyens à découvrir les cellules.
La peine de prison jadis répugnante n’effraie plus personne. On y va pour le repos et l’épargne. Les malhonnêtes, ceux qui grâce à des détournements réels et caractérisé se sont vus condamnées à des peines d’emprisonnement, partent le sourie aux lèvres. Ils le savent bien, la roue tournant au Dahomey, le moment ne tardera guère de l’amnistie. L’arrivée au pouvoir de leurs amis politiques, confirme les faits. Libération immédiate : réinstallation dans la Fonction publique ; rappels des salaires pendant la durée de la peine etc…
Le Dahoméen d’aujourd’hui, habitué à cet de chose confond faiblesse et bonté, vend sa conscience et se garde de manifester ses sentiments personnels, perdent ainsi tout ce qui lui est cher.
J’ai eu l’occasion d’entendre un éminent homme politique faire une déclaration publique, prendre une position vivement accueillie par une ovation de la foule. Acculé, le même homme politique battit en retraite sans la moindre gêne face à la presse.
J’ai également vu et entendu de petites gens, dont leur appartenance à leur groupe politique est assez connue, nous apporter des révélations troublantes sur les préparatifs obscurs de leurs amis politiques. La situation paraissant favorable de notre côté, ils trahissent déjà leur groupe pour s’assurer un appui prématuré chez l’adversaire.
La roue ayant basculé dans le sens inverse, j’ai encore eu à entendre ces mêmes personnes nous attaquer, nous accabler d’injures publiquement.
Devons-nous confondre Faiblesse et Bonté ?
La bonté : c’est, il faut bien le reconnaître, une qualité qui passe assez facilement pour nous faire déconsidérer si elle est poussée trop loin. Ne dit-on pas souvent : « être bon, c’est être bête ? ». Il faut seulement retenir de cette diction qu’il ne faut pas confondre bonté et faiblesse. Rien n’est plus ridicule et plus méprisable, en effet que ces personnes qui sont toujours de l’avis de tout le monde, qui n’osent pas exprimer leurs opinions par crainte de la contradiction. Ce n’est plus alors de la bonté, mais bien au contraire de la faiblesse de caractère, de la veulerie, de la lâcheté, de l’indolence, etc.
Loin de servir, cette sorte de bonté porte plutôt préjudice. Quel plaisir peut-on avoir, en effet, quel prix peut-on attaché à des approbations, à des compliments qui s’adressent au premier venu ? Il faut se souvenir que l’on ne prête d’ordinaire de valeur qu’à ce qui coûte un peu de peine. Trop de malléabilité risque de faire de nous des gens qu’on met sa poche. Vous perdez-ainsi tout crédit et tout poids. Il convient donc de rester ferme et de ne pas abandonner toute personnalité sous prétexte de bonté.
Si vous avez quelque propension à donner dans ce défaut, gardez-vous cependant d’entrer dans l’excès contraire pour réagir. Beaucoup de gens croient faire preuve d’autorité et de fermeté en se conduisant en durs. Ils confondent volontiers avoir du caractère et avoir mauvais caractère. Pour éviter de se laisser influencer, ils prennent d’emblée une attitude intransigeante et cassante. D’autres vous accueillent avec des froncements de sourcils, une voix aigre et une attitude glaciale ; ils ne savent pas dire « non » sans huiler. Bien souvent ce sont des faibles qui se méfient de leur faiblesse. On les voit sans plaisir et l’on ne peut pas dire que leur comportement et leur compagnie aient du « charme ».
La bonté véritable trouve sa place entre ces deux extrêmes. Elle est faite de compréhension, de sensibilité, de compassion. Elle interdit de condamner sans examiner les circonstances atténuantes, comme d’absoudre sans tenir compte des circonstances aggravantes.
Pour que vos concessions soient appréciées, ne les dispensez pas à tout propos et sans en faire sentir les raisons. Montrez par quelques phrase simples et voilées que vous vous mettez à la place de votre interlocuteur, faites-lui sentir le désintéressement qui vous anime, mais avec tact. Que d’autre part, votre bonté soit réelle. Qu’elle ne sente pas le calcul, la tartuferie et l’hypocrisie. Rien n’est plus répugnant que l’obséquiosité, les paroles mielleuses et la sournoiserie.
Il faut donc doser sa serviabilité, au moins dans la pratique (surtout dans les affaires). Ne pas se laisser entrainer sur l’une ou l’autre pente, en user avec psychologie et bien considérer les personnes sui en bénéficie. La mesure ne doit pas être la même pour tout le monde.
Eviter de parler de « votre bonté ». De dire que vous êtes bon car c’est déjà se placer dans une position de supériorité vis-à-vis d’autrui et donc lui porter un préjudice. Et surtout, en présence d’un malheur, prendrez service chaque fois que vous le pourrez, sans calcul, sans espoir de récompense. Le cas échéant, sans le faire remarquer.
Pour mieux comprendre les autres, il faut parfois
se mettre à leur place.
Il est rare que l’on s’attache à un égoïste, dont les propos et tous les actes se rapportent à lui-même. C’est pourquoi je vous recommande d’être altruiste de ne pas attacher d’importance uniquement à ce qui nous touche.
A tout moment, vous devez faire effort pour mieux comprendre les gens qui vous entourent, pour déterminer le mobile de leurs action pour vous intéressez sincèrement à ce qu’ils pensent ou à ce qu’ils font. Ne jugez pas toujours les autres d’après vous-même, vous risquerez de commettre de graves erreurs, car tout le monde ne raisonne pas de la même façon.
Chacun de vos jugements porte l’empreinte de votre instruction, de votre éducation, de votre sensibilité propre, il n’est jusqu’au milieu dans lequel vivez et la situation que vous occupez, qui n’aient d’influence sur eux. Il est donc nécessaire pour comprendre quelqu’un de se mettre à sa place, d’essayer d’adopter son optique particulière.
Chaque fois que vous tenterez cet effort de compréhension, vous en serez récompensé, car non seulement votre interlocuteur en sera touché, mais encore le connaissant mieux, vous mettant mieux « dans sa peau », vous trouverez plus facilement les paroles et les gestes qui l’atteindront le mieux. Vous parviendrez ainsi à augmenter votre influence sur lui. Mais que votre altruisme ne soit pas purement verbal, sachez faire des avances lorsqu’il est nécessaire et aidez efficacement les gens qui le méritent.
Les personnes qui se plaignent toujours, qui ne voient dans la vie que des catastrophes, n’attirent pas la sympathie. On les plaint sans doute, mais on évite le plus possible de les rencontrer, car leur compagnie est déprimante.
Et puis, reconnaissons-le, chacun de nous a bien assez de ses soucis et de ses ennuis pour ne pas être obligé de supporter constamment le récit de ceux des autres, même s’ils sont des amis.
Gardez donc le plus possible pour vous vos petits tracas et petites misères. Ne cherchez des consolations auprès de vos intimes et de vos amis que lorsque vous en avez réellement besoins et si vous êtes vraiment accablé par des malheurs exceptionnels. A se plaindre sans cesse, on acquiert rapidement la réputation d’un être veule, sans courage et sans ressort.
Les personnes que vous fréquentez vous estimeront et vous rechercheront d’autant plus, agrandissant davantage le cercle de vos relations, que vous serez plus optimiste, d’une humeur plus joyeuse. Votre allant, votre gaieté seront des stimulants. Des réconforts pour votre entourage, et celui-ci vous sera reconnaissant de l’aider à secouer ses ennuis, car l’optimisme, la joie de vivre, la confiance en l’avenir sont contagieux.
Efforcez-vous donc de ne jamais vous laisser abattre par vos ennuis, et surtout ne faites pas grise mine devant vos relations; vous attristeriez vos proches et vos amis, et croyez-moi, cela n’arrangerait rien.
Efforcez-vous de voir le bon côté des choses (il y en a toujours) ; soyez le premier à minimiser, à rire de vos ennuis, c’est encore le meilleur moyen de les chasser.
« Bien vivre, c’est vivre selon la nature ; l’homme doit accepter ses passions et ses vices comme inévitables, mais devra les modérer et les surmonter en se raisonnant. La douleur et la mort sont ses lots et il ne doit pas s’en préoccuper, le plaisir est vain, il faut en jour sans rien en attendre et sans en faire un but » (Montaigne)
Si l’un de vos amis vient vous confier ses peines, écoutez-le avec compassion, montrez-lui que vous comprenez sa situation, laissez-le s’épancher autant qu’il en éprouvera le besoin, sans pour cela prendre partie trop nettement pour ou contre lui. Cela vous évitera des jugements hâtifs que lui-même pourrait par la suite vous reprocher. Ce dont il a besoin en ce moment précis, c’est de compréhension et d’amitié afin d’échapper à la solitude et à l’angoisse.
Avec tact et doigté, efforcez-vous de ses idées sombres et amenez-le peu à peu à une vision plus joyeuse des choses. Votre amitié saura certes vous faire trouver de ses goûts favoris et dans ses penchants le dérivatif puissant qui lui permettra de surmonter les difficultés qu’il trouvera. Les jours suivants organisez-vous pour le rencontrer plus souvent avec, chaque fois quelques phrases de réconfort, ou même quelques projets de distractions.
Dans les relations, ne vous montez jamais intolérant, vous créeriez des ennemis à chaque pas et sans pourtant convertir personne à vos idées. On dit que c’est atteindre à la liberté d’autrui que de vouloir à tout prix lui imposer nos façons de voir, de sentir et de penser.
Toutes les opinions sont respectables, si fausses puissent-elles paraître, du moment qu’elles sont sincères et ne provoquent pas de comportement nuisible de la part de leur auteur. D’ailleurs, qui vous dit ou vous rassure que c’est vous qui êtes dans le vrai? Si vous êtes tenté de mépriser quelqu’un à cause de ses idées qui vous paraissent absurdes, dites-vous qu’il est aussi convaincu que vous d’être dans le vrai.
Lorsque vos idées politiques, religieuses ou autres sont en opposition avec celles de votre interlocuteur, n’ayez pas l’air de vouloir le convaincre à toute force. Exposez posément vos façons de voir, expliquez pourquoi votre point de vue vous semble bon et logique, mais sans prétention et sans avoir l’air de tenir votre interlocuteur pour le dernier des imbéciles parce qu’il ne vous suit pas. Vous convaincrez beaucoup plus facilement par la douceur et la persuasion que par l’affirmation brutale et intransigeante.
Si votre interlocuteur ne juge pas à propos de modifier ces opinions, ne lui en veuillez pas pour autant, c’est son droit le plus strict, et vous pourrez très bien continuer à vous entendre admirablement sur d’autres points.
Surtout, évitez d’ironiser ou de tourner en dérision les idées, les façons de vivre de qui ce soit. Vous blesseriez les gens bien inutilement, et c’est une des choses qui se pardonnent le moins facilement.
Je vous recommande donc de faire preuve en toute occasion d’un esprit ouvert, tolérant pour toutes les opinions. C’est d’ailleurs faire preuve d’intelligence que d’admettre et de respecter les idées qui ne sont les nôtres, alors que le sectarisme, l’intransigeance sont les marques d’un esprit étroit borné.
Votre tolérance ne doit cependant pas faire de vous un (béné oui oui), un être sans opinion, un être changeant qui épouse les vues, les conceptions du dernier venu. Vous passeriez pour un superficiel, un malléable, un être sans profondeur, et vos approbations perdraient toute valeur. Gardez vos opinions tout en admettant que celle de vos amis puissent avoir droit de cité
Vous admettrez avec moi que c’est de la confrontation sincère et loyale des points de vue opposés que jaillit la lumière, et n’ayez pas peur d’énoncer cette remarque pour engager votre interlocuteur à écouter votre opinion.
Si vous collaborez sincèrement tous les deux à la recherche de la vérité, vous vous apercevrez rapidement que vous êtes d’accord sur certains points. Efforcez-vous résolument sur cette discussion avec un sentiment de réconfort. Vous constaterez qu’au lieu de vous séparer, la confrontation libre de vos opinions vous aura plutôt rapproché. Elle aura contribué à raffermir votre amitié.
Prenez donc pour devise qu’il faut en toutes choses écarter ce qui divise et rechercher ce qui rapproche, ce qui unit les hommes.
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