Lassina Sawadogo, inspecteur des impôts : « Non Monsieur l'Ambassadeur des Etats-Unis, non ! »

Publié le jeudi 16 avril 2015


Il fait partie des héros de l'insurrection populaire des 30 et 31 octobre derniers, même si on l'a très peu entendu dans le débat politique national. Pas parce qu'il passait le clair de son temps à accorder des interviews sur son affrontement avec les forces de l'ordre aux temps chauds de l'insurrection, mais politique qu'il est (il est sankariste), il a laissé ce rôle à plus habilité.




Jusqu'à la révision du code électoral excluant ceux qui ont soutenu le projet de modification de l'Article 37 pour prolonger le bail de l'ex-Président Blaise Compaoré au pouvoir ; jusqu'à ce passage de la déclaration du secrétariat d'Etat américain relayé par son Ambassadeur sur place : "Les modifications apportées au code électoral pourraient sembler être incompatible avec les principes démocratiques de la liberté d'expression, d'association, de liberté, d'équité, et des élections pacifiques." (Propos traduits de l'anglais) Lassina Sawadogo puisque c'est de lui qu'il s'agit, est sorti de sa réserve. Et sans ambiguïté, il donne son point de vue sur le débat en cours. C'est à travers cette adresse à l'Ambassadeur des Etats- Unis d'Amérique au Burkina Faso.


Non Monsieur l'Ambassadeur des Etats-Unis, non !

Excellence, il me plaît de m'adresser à vous ce jour pour vous exprimer mon amertume et sans doute celle de millions de Burkinabé.

Excellence, j'ai choisi de m'adresser à vous et non aux diplomates de l'Union Européenne et ceux de l'Afrique ou même aux membres africains du groupe de contact. Mon choix est mûri parce que j'estime que seule compte pour la jeunesse et le peuple Burkinabé les oreilles et la voix de ceux qui ont compris leur souffrance et les ont accompagnés de façon claire et franche au moment où ils ont eu le plus besoin d'eux. Et nous vous comptons parmi ceux-ci, car à un moment donné et crucial de notre révolution, et bien avant celle-ci, vous et votre pays avez pris une position très claire et tranchée en faveur des peuples et de la démocratie.

Oui, Excellence, je suis d'autant plus blessé que c'est de vous que viennent certaines réflexions. Des autres, je n'en ai cure et le peuple burkinabé d'ailleurs. Ils n'ont jamais exprimé en amont leur soutien au respect de notre constitution.

Votre lecture de notre nouveau code électoral nous laisse pantois. En effet, les questions que vous vous posez n'avaient aucunement lieu d'être, tant le contexte et la justification de son adoption ne nécessitent aucune pédagogie particulière à sa compréhension et à son acceptation.

C'est la loi et la justice des vainqueurs pensez-vous ?

Eh bien Oui. Il n'y a aucune honte et il ne devrait y avoir aucune gêne à dire que le peuple burkinabé, celui-là qui a conduit l'insurrection contre le pouvoir militaro dictatorial de Blaise Compaoré et de ses sbires a décidé d'EXCLURE. Oui, d'exclure ceux-là qui par leur lâcheté, leur couardise, leur cupidité, leur suffisance et leur égoïsme ont tenté de s'accaparer à tout jamais, certainement pour des générations ou à vie de l'appareil politico économique de l'Etat.

Vous parlez d'inclusion Excellence ?

Pourriez-vous nous dire ce que seraient devenus aujourd'hui les pourfendeurs de la révision de l'article 37 si la modification de la loi avait été votée ?

Pourriez-vous nous assurer aujourd'hui de la situation dans laquelle auraient vécu tous ceux-là qui ont survécu au massacre orchestré par les défenseurs du pouvoir à vie les 30 et 31 octobre 2014 ?

Excellence, pensez-vous qu'un pays comme le nôtre méritait d'être dirigé à vie par des hommes qui ont « clanisé » tous les pans de l'économie ?

Ne méritions-nous pas nous aussi de vivre l'expérience de l'alternance démocratique ?

Sans doute que nous méritions Blaise Compaoré. Oui, nous le méritions car Norbert ZONGO disait que « chaque peuple mérite ses dirigeants ».Et cette assertion n'était-elle pas soutenue par les chancelleries occidentales avec leurs valets locaux du syndicat des chefs d'Etats africains ?

Quand le peuple n'en a plus voulu, il a pris son destin en main au sacrifice de beaucoup de vies. Excellence, y a-t-il meilleure expression de la liberté et du choix d'un peuple que celle où il accepte d'affronter dans toutes les villes les mains nues les balles des mercenaires et autres va-t-en guerre.

Excellence, le choix du peuple s'est exprimé lors de l'insurrection. Il n'est pas question de s'accoquiner avec des individus dont les actes ont conduit au massacre d'une trentaine des nôtres.

Il n'est pas question pour la jeunesse Burkinabé de parler d'inclusion dès lors qu'elle devra s'asseoir sur la même table avec ses bourreaux d'hier.

NON, Excellence, c'est parce que nous croyons en votre honnêteté que nous prenons le temps de vous expliquer le choix du Peuple.

Du reste, le code électoral n'empêche aucunement l'opposition de participer aux élections dans la mesure où les partis politiques de l'ex majorité sont toujours autorisés. Sont seulement interdits de participer ceux-là qui ont ouvertement et activement soutenu par leurs actes, leurs propos, leur inaction et même leur silence la révision de l'article 37.

C'est la preuve qu'ils ne voulaient pas diriger ce pays. Pourquoi consentiraient-ils à Blaise Compaoré et à sa famille de régner à vie sur le Burkina Faso pour, du jour au lendemain, se découvrir subitement des talents de super dirigeants et hommes providentiels après le sacrifice des martyrs et des populations pour se débarrasser du tyran ?

NON Excellence, comme le disait Thomas SANKARA à la tribune de l'OUA à Addis Abébba : « c'était comme un jeu. Ils ont joué, ils ont perdu, la vie continue ! »

Du reste, cette situation n'est pas pour déplaire au reste des militants des partis de l'ex majorité qui trouvent là une aubaine pour se débarrasser des caciques et autres dinosaures dont ils avaient une peur bleue et qui empêchaient la réalisation de toute démocratie en interne.


Vous devriez plutôt applaudir ce nouveau code en ce qu'il favorise le renouvellement du personnel politique.

Si rester cinq ans loin de la gestion du pouvoir est une sinécure pour ces vautours d'un autre acabit, que dirait l'ex opposition qui en a été tenu écarté par des fraudes et autres malversations pendant 27 ans.

En tout état de cause excellence, vous devrez savoir que le peuple Burkinabé, la jeunesse burkinabé, celle-là qui a fait front les 30 et 31 octobre ne se laissera jamais, au grand jamais imposer la participation de meurtriers et complices de meurtriers aux élections à venir. S'ils n'ont pas la décence de se cacher, nous avons l'obligation moral de les en exclure.

Nous entendons certains dire que nous écornons l'image de la démocratie du Burkina et même du Burkina. Nous voudrions juste leur rétorquer qu'ils auraient été dans leur bon rôle si de façon unanime ils avaient appelé à l'arrestation et au déferrement de Blaise Compaoré et de ses complices assassins au lendemain du massacre des martyrs. Mais leur silence en dit long sur leur moralité. On ne les entend que quand leurs valets sont triturés.


Mieux nous préférons paraitre de piètres démocrates plutôt que des assassins non repentis et assoiffés de pouvoir.

Le Burkina a vécu 27 ans avec Blaise Compaoré et l'ex opposition ne s'est pas éteinte pour autant. Vivre 5 ans avec l'ex opposition n'en éteindrait pas plus l'ex majorité si tant est qu'elle veuille ou qu'elle mérite encore d'exister avec ce qu'elle a fait vivre à notre peuple.

Excellence, ne vous faites pas l'avocat du diable et ne vous associez pas au syndicat des chefs d'Etat africains non patriotes qui vont vouloir montrer des crocs en ivoire alors que le peuple Burkinabé est aujourd'hui d'acier.

Nous voyons brandir déjà les menaces de sanctions financières et de non accompagnement du processus électoral pour nous assujettir. Mais sachez que le pire serait d'essayer de nous y contraindre. Dites-leur de se rappeler que notre nombre a été notre force, notre nombre reste notre Force et « notre nombre est notre force » !


Lassina SAWADOGO





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