Le pardon OUI ! Mais, attention à l'euphémisme de la lettre et de l'esprit de la repentance
Depuis les événements du 28 octobre au 2 novembre et leurs conséquences malheureuses et douloureuses pour beaucoup de familles et pour la nation entière, des repentances et appels au pardon ont été publiés. Nous avons vu les déclarations du Président de l'AUTRE Burkina/Parti pour le socialisme et la refondation, la déclaration des représentants du Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP ex parti au pouvoir), enfin la conférence de presse des représentants de L'Alliance pour la Démocratie et la Fédération/Rassemblement Démocratique Africain (ADF/RDA).
Il est important de noter avant tout développement que le parti l'AUTRE Burkina se disait être contre la modification de l'article 37 mais pour le Référendum qui servirait à départager les différentes positions. Il n'y a aucun doute, il faut saluer la promptitude des demandes diverses et l'opportunité du pardon, non sans se poser la question sur l'opportunité de la promptitude des demandes venant des repentants. Nul ne peut et ne doit empêcher une demande de pardon car même quand elle n'est pas sincère, elle révèle tout de même un état d'esprit.
L'espoir est que les repentants demandent le pardon sincèrement, pour le bien du peuple d'abord et pour leur propre bien ensuite. C'est aussi dans cet ordre des faits qu'il faut espérer qu'ils seront pardonnés pour le bien du peuple et pour leur propre bien. Cependant, il est important de s'interroger sur les termes choisis pour annoncer la repentance. Il est à notre sens nécessaire d'aller au delà des mots qui nous sont donnés pour déceler les confusions qui nous égarent. Il importe pour ce faire d'explorer les connotations profondes des contenus et permettre à chacun de se faire une idée sur la valeur et la profondeur du pardon qui est demandé et donc qui sera donné.
La confusion dans la compréhension des enjeux qui constituaient la crise
Il y a vraisemblablement une confusion entre les enjeux moraux sociétaux et les stratégies politiques dans l'émergence et l'exacerbation des positions dans la crise. Les propos des notes de repentance font ressortir les erreurs faites dans le choix des positionnements politiques. Tous le monde n'a pas la même compréhension de ce qui s'est passé. S'il ne s'agissait que de jeux politiques entre initiés du débat partisan et de « divergences politiques » comme le caractérise la lettre du CDP, nous pensons que l'ensemble de la société et la société civile en tête ne s'en seraient pas préoccupés autant. Les différences de compréhension se situent justement à ce niveau. Pour le représentant de l'AUTRE Burkina, la situation pourrait s'expliquer par « l'aiguisement profond et constant des contradictions entre les citoyens et aussi entre les forces sociopolitiques » mais il ne semble pas vraiment comprendre de quelles contradictions il s'agit. A la différence de ceux qui se sont emmurés dans l'intension de modifier l'article 37 de la constitution, tout le monde savait que les choix qu'il y avait à faire étaient des choix sociaux et moraux fondamentaux. Les choix à faire ne se rapportaient pas seulement à des schémas politiques et des intérêts et positionnements politiques. Tout le monde savait que les enjeux se rapportaient aux valeurs éducatives et morales qui se dérivent en divers référents plus ou moins sacrés. Les enjeux impliquaient la valeur de la parole donnée, le respect à réserver aux anciens, aux sages et coutumiers et religieux, la place des préférences familiales et claniques face à l'intérêt national, l'éducation de nos enfants et surtout notre vivre ensemble, les principes humanistes et universels, l'humilité des puissants. La valeur sacrée de la vie humaine, l'entrave à la liberté d'expression ou d'opinion qui pouvait prendre la forme de l'atteinte à la vie, la justice, l'équité sociale et la prise en considération des besoins des pauvres ont souvent aussi été présentées comme des éléments d'opposition des idées.
En essayant de codifier au forceps un nouvel ordre permettant l'inamovibilité à la tête de l'État malgré toutes les mises en garde, les repentants d'aujourd'hui ont pris les sentiers de l'incertitude. À l'analyse, il apparaît clairement qu'ils ont voulu renverser les codes moraux locaux et les mettre en conflit avec des valeurs universelles auxquelles tous avaient, de façon consensuelle dans un précédent élan de pardon, manifestés un fort attachement. C'est l'ensemble de ces éléments qui sont à prendre en compte pour mieux comprendre la crise et de situer la demande et l'offre de pardon. Au regard donc de ces enjeux, les demandes de pardon qui ont été publiées ces derniers temps présentent les choses de façon trop simple pour espérer contribuer à la construction d'un travail de pardon véritable.
La confusion entre l'erreur, la faute et le crime.
La constance qui ressort des propos de ceux qui ont, au mépris des considérations, de tous les avertissements et au mépris de la parole donnée aux sages, cherché à faire modifier la constitution est qu'ils ont fait une simple erreur. « Nous reconnaissons, avec lucidité et humilité, avoir commis une erreur d'appréciation… » ont indiqué les responsables du CDP. C'est la même perception qu'a son allié l'ADF/RDA. “En décidant finalement de soutenir le projet de modification de l'article 37 de notre Constitution, l'ADF-RDA a commis une erreur politique. » selon le parti. L'AUTRE Burkina aussi parle d'avoir commis une erreur en pensant que le Référendum pourrait servir à départager ceux qui étaient pour et ceux qui étaient contre la modification de l'article 37 de la constitution.
Ce qui transparaît de cette caractérisation montre que jusqu'à présent ils ne réalisent pas ou ne comprennent pas qu'une insistance qui a conduit à la mort de plusieurs personnes et à des traumas indicibles peut être vue autrement. Cela peut être aussi considéré comme une faute et dans certaines circonstances être présenté comme un crime. Certains propos venant des rues n'ont aucun doute qu'il s'agit là à tout le moins d'une complicité de crime. Ils doivent certainement l'avoir appris ; ce que eux considèrent comme des erreurs, des acteurs sociaux ont suggéré que certains de ces comportements soient frappés du sceau de l'indignité nationale. Certains comportements seraient donc dans leur esprit d'une telle honteuse moralité qu'ils s'apparentent à une atteinte à l'essence et à l'existence même de notre reconstitution comme nation ; ils se classeraient – c'est selon - au rang des crimes contre la république.
Selon donc la position que l'on occupe dans la confrontation et de ce qui est vécu, on n'a pas la même appréciation de ce qu'est la faute. Comment est-il possible de se comprendre dans une perspective de construction du pardon ? Si je demande pardon pour une erreur et que la personne d'en face dit m'avoir pardonné pour un crime, il est évident que nous ne partons pas des mêmes référents pour l'estimation des redus. Je pourrais ce faisant penser que je ne lui doit que quelques mots d'excuse quand lui pense que je lui doit en compensation ma liberté ou même ma vie.
De la caractérisation des offenses, de leur objectivation ou à tout le moins, de leur reconsidération du point de vue des intersubjectivités peut vraiment se construire une œuvre de pardon, pas d'un seul point de vue. C'est seulement revu sous cet angle que l'on peut comprendre la valeur de la demande du pardon et surtout la valeur du pardon qui sera donné. La mise en place d'un cadre ou d'une commission de réconciliation servira justement et certainement à une telle reconstruction. C'est à cette seule condition que nous prendrons toute la mesure de la valeur du pardon. Il est évident qu'il sera plus facile de pardonner certains faits que d'autres. Les tentatives d'endoctrinement voulant enraciner l'idée que l'ancien Président était irremplaçable ont causé des dommages à tous y compris le premier concerné. Cependant, le plus difficile est d'apprendre que certains repentants d'aujourd'hui se préparaient à une répression dure de toutes les personnes qui étaient contre la modification de l'article 37, après les travaux du 30 octobre des députés.
La confusion des positions dans le processus de demande de pardon
L'esprit des adresses de repentance est d'ailleurs assez clair ; c'est bien l'ADF/RDA qui en donne la meilleure lecture. Dans une lettre supposée être de demande de pardon, l'objectif final est la préparation des élections à venir. Alors, il faut faire une demande de pardon fut-elle lapidaire avant d'entrer dans le débats des élections qui sont en vérité très proches. Le peuple est certainement miséricordieux se disent-ils assurément, il accordera l'absolution. Si la question de l'opportunité de la promptitude des demandes de pardon se pose, c'est bien parce que certains conférenciers, dans la précipitation, se trompent de position. Le CDP dans sa lettre de repentance « souhaite adresser un message d'apaisement et de réconciliation à l'ensemble du peuple burkinabé. » L'ADF/RDA fera encore mieux dans la condescendance, le parti dit qu'il tend la main au peuple Burkinabé. Non, c'est au peuple martyrisé de dire, qu'il faut aller à la réconciliation ou qu'il tend la main du pardon, et aux repentants de la prendre. Pour comparaison prenons, l'exemple d'une personne qui a tenté de jeter des adversaires dans une fosse et qui finalement est tombée dans la fosse.
Si cette personne tombée dans la fosse tend la main la première, c'est pour se faire sortir de la fosse. Les propos montrent qu'ils sont trop pressés de « rebondir » comme ils l'indiquent au point qu'ils perdent les notions de positionnement. Cette façon de demander le pardon nous ramène à des attitudes déjà vues donc connues. Il s'agit là de l'art de demander le pardon, de prendre le pardon qu'il soit accordé ou pas et d'en faire ce que l'on veut pour préparer le prochain crime/erreur. Ce faisant, il convient de demander à ceux qui demandent pardon d'être patients et surtout de savoir bien choisir les mots de leurs propos qui dévoilent ou peut-être déplacent de façon trop effrayante leur intention réelle. Cela ne signifie pas qu'ils doivent croiser les bras que l'on leur tende la main, il faut travailler avec moins de déclarations.
Pourquoi le pardon sera accordé ?
Nul n'a besoin de s'éterniser sur ses blessures et de ressasser les souvenirs de ses douleurs à perpétuité. Les individus comme les peuples ont le désir d'évoluer malgré toutes les adversités. Le pardon qui sera offert est, sans aucun doute, celui qui permettra au peuple de résorber les traumas causés mais surtout de recouvrer sa lucidité, et ce faisant, d'étendre les acquis aux requérants et à leur sécurité ; c'est à dire d'évoluer. Nous pensons que le pardon sera accordé aux différents demandeurs pour ce qu'ils ont été, pour ce qu'ils font mais surtout pour ce que les autres veulent faire du compromis dans lequel ils s'engagent avec eux.
D'autre part, rien ne peut renier les fraternités qui lient les enfants d'une même nation du fait de désaccord sur des questions sociales ou de morales nationales, pas même la caractérisation de l'indignité nationale. Ici, les mesures d'excommunication et de bannissement ont rarement une portée nationale et éternelle. Dans l'effort de consolidation d'une unité et d'une identité nationales, mêmes les fautes faites du point de vue de la loi peuvent trouver grâce. Cependant toutes les absolutions espérées ne peuvent surgir des démarches spontanées et aussi rapides que les récentes demandes de pardon le laissent entrevoir. Dans certains cas le pardon nécessitera un ou plusieurs changements générationnels, car demander à une mère qui a perdu son enfant d'oublier ce fait nécessite de la patience.
De toutes les façons si les repentants n'obtenaient pas ce pardon/absolution, ils pourraient sans aucun doute avoir le pardon que l'on accorde aux inconscients (pas au sens péjoratif du terme). Dans ce cas là, tout le monde s'accordera à dire qu'ils n'avaient pas plus connaissance des dangers que des enfants qui jouent avec du feu. Autrement dit, ils n'étaient pas conscients ou ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Du reste, étonnamment, c'est bien ce qu'ils demandent au peuple à lire les repentances. Alors que le Président de l'AUTRE Burkina avoue que son parti n'a pas « tiré les conséquences immédiates des nombreuses réactions de rejet » de sa position en faveur du referendum, les responsables du CDP disent que le parti n'était pas parvenu à « mesurer l'ampleur de l'hostilité que soulevait cette initiative au sein d'une partie importante de la population. l'ADF/RDA dira tout simplement dans une généralisation stupéfiante : « Nul ne savait que l'on pouvait en arriver là ».
C'est à vraiment croire qu'ils n'entendaient pas toutes les implorations et que leurs appels au dialogue n'étaient pas francs. Après les évènements des marches de la faim, après les mouvements d'humeur de l'armée, après les appels des premiers responsables du CDP de répondre à la violence par la violence, il devait plutôt être dit que nul n'ignorait que la situation était vraiment dangereuse. Toute personne qui aimait ce pays et qui pensait y vivre savait que l'explosion était imminente. Le grand nombre d'initiatives en vue de motiver le repli sur l'intention de modification et les mises en garde dans la presse, par les débats, les discussions sur le net et à travers les réseaux sociaux étaient tous clairs : le pays court vers la catastrophe.
En vérité nous pensons plutôt que l'ensemble du pays a montré une maturité d'esprit au delà des attentes. Cela n'est pas une surprise en soi car il y a une vérité qui a toujours été cachée au peuple burkinabé avec la complicité des diplomaties et instances internationales. Cette vérité, c'est que s'il y a eu la paix pendant une longue période au Burkina Faso, c'est du fait de l'opposition politique de ce pays qui n'a jamais succombé à la tentation d'une confrontation armée ou de guérilla urbaine avec le pouvoir déchu. À entendre les débats, ce ne sont pas les raisons ni les éléments d'une telle option d'opposition armée qui manquaient. C'est dire que l'opposition d'alors, il faut la saluer, n'a jamais voulu mettre la vie des populations dans la balance de la confrontation.
Il va sans dire que la population digèrera moins, à l'avenir, les stratégies et les options machiavéliques, pour certains l'équilibrisme cupide et mercantiliste et pour tous les politiques cannibales. Il est évident qu'on ne peut pas jouer à la roulette russe pour décider de l'avenir d'un peuple. Une faute avouée est à moitié pardonnée nous dit-on. Il est alors évident que le pardon nécessite la vérité. Beaucoup demanderont que soient fournies des explications claires sur les raisons morales et matérielles de tant de compromissions. Des réponses aux rumeurs de corruption et d'achat de conscience sont aussi nécessaires avant toute forme de pardon. Il sera difficile d'aller à des élections auxquelles certains viendraient à continuer les approches répugnantes de corruption de l'électorat avec des ressources issues d'indignes compromissions ou tout simplement de vol ; cela s'applique à toute la classe politique.
Les prochaines adresses à la nation devront éviter la présentation subjective et tendancieuse des faits. Le courage de considérer ses propres choix comme immoraux et criminels et de reconnaître les intérêts égoïstes partisans pour lesquels on a fait ces choix, si c'est le cas, sont importants. Condamner et assumer les conséquences de ces choix s'ils s'avèrent par la suite déviants semblent être à notre sens les ferments personnels et les éléments nécessaires aux autres pour le pardon. En d'autres termes, le pardon n'aidera personne sans aveu sur l'erreur, la faute, le crime, l'indignité ; sans la vérité.
À l'évidence, c'est le pardon fabriqué sans vérité sans aucune connaissance sur qui demandait pardon, à qui et pourquoi qui nous a amené à cette situation. Le plus éprouvant c'est que des personnes, en qualité, en quantité et en toute honnêteté, se sont investies et ont cru à ce pardon avant de comprendre qu'elles ont été abusées. Il faut aller au pardon en comprenant les vraies causes, en identifiant les vrais offenses, en utilisant les vrais mots et en situant les vraies responsabilités ; c'est seulement dans cette condition que les uns et les autres éviteront d'y revenir.
SANOU Aboubakary
saboubakary@yahoo.co.uk
via leFaso.net, l'actualité au Burkina Faso http://ift.tt/1AtDbrg